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La Grande Illusion
La postérité retient, pour le monde entier, dix mille peintures par siècles.
Les salons de Paris en reçoivent dix mille par an.
Au temps jadis, il n’y avait point ce qu’on appelle des salons de peinture. Cependant les peintres faisaient d’aussi bons tableaux qu’aujourd’hui. On serait même tenté de croire qu’ils étaient souvent meilleurs puisque, dans les ventes modernes, les tableaux qui se vendent le plus cher sont en général ceux qui furent peints du temps où les salons n’existaient pas. Bien mieux, les artistes dont les œuvres font de très hauts prix, quoiqu’ils vécussent à l’époque des salons, y furent d’ordinaire refusés, ou pour le moins maltraités. Il y eut bien « le Salon des Refusés » qui correspondit un moment au besoin de réparer les injustices du salon officiel, mais aujourd’hui ce prétendu indépendant ne répare pas les injustices, il en commet à son tour par la façon d’accrocher les tableaux, ce qui est une façon, parfois, de les refuser.
Ainsi, à quoi servent les salons ?
On ne peut même pas dire qu’ils aident les artistes à vendre. Les quelques privilégiés qui y sont exhibés dans des salles soignées et bien éclairées, vendent, certes au salon, tout autant qu’ailleurs, davantage peut-être, en ce que, par leur meilleure place, ils paraissent jouir d’une supériorité hiérarchique, et qu’ils se détachent ainsi en relief sur la masse des exposants ordinaires. Par contre, ces exposants ordinaires, ces naïfs qui s’imaginent toujours qu’on les placera mieux que l’an dernier entassés dans des salles sacrifiées, où le jour est déplorable, élégamment nommés « dépotoirs », personne ne les voit, personne ne les achète, ils ne servent que de repoussoirs au deux quarterons de privilégiés, et - ce n’est pas le moins important - à payer les cotisations nécessaires à l’existence pratique du salon.
Aujourd’hui, les défauts des salons se sont considérablement amplifiés, en même temps que leur prolifération. Ils ont perdu jusqu’à cette espèce de prestige dont ils ont joui jusqu’à la fin du 19° siècle, et se montrent brutalement tels qu’ils sont : de monstrueux parasites qui prétendent n’exister que pour l’art et qui, en réalité, le tuent. On voit clairement qu’il ne s’agit que d’une entreprise de location de murs qui ne peut vraiment prospérer qu’en faisant appel à la foule des nullités. Quant aux jury, ou aux commissions de placement, sous une apparence de sélectionnement ou d’impartialité égalitaire, ils n’ont pour but vraisemblable que d’écarter régulièrement les véritables artistes, lesquels par nature, auraient trop tendance à faire du salon une manifestation de minorités supérieures. Je ne prétends pas qu’il n’y ait jamais de bons artistes parmi les exposants du salon ; on en trouve certes parfois. Cela prouve qu’un jury médiocre n’est pas infaillible, même dans l’art de recruter les médiocres.
Le plus joli, c’est qu’on voit les salons, à l’occasion de certaines expositions rétrospectives, revendiquer de grands artistes morts, qu’ils avaient jadis méconnus, bafoués, refusés. C’est un comble, qu’en plus du rôle de juges honnêtes, les salons prétendent encore à celui de découvreurs de talents ! Dans ces conditions, on comprend qu’ils se soient effrontément parés de cette qualité inattendue : « Société reconnue d’utilité publique ». Reconnue par qui, grand dieux !
Non seulement toutes ces sociétés sont inutiles, non seulement elles sont nuisibles, en favorisant chez les médiocres le développement d’un exhibitionnisme prétentieux, stérile et onéreux, non seulement elles sont encore nuisibles à l’art pour qui elles sont une injure permanente, mais au surplus elles donnent le spectacle d’incroyable gaspillage de temps, de personnel, de toile , de couleurs, de bois, de papier, etc., de toutes sortes de choses, enfin, qui pourraient être employées utilement, et qui sont sacrifiées là pour la satisfaction de quelques vaniteux incapables.
On dit que de plus en plus, les bons artistes boudent les salons ; je souhaite qu’ils les désertent tout à fait pour qu’on puisse, sans regret mettre la clef sous la porte.
Verra-t-on un jour l’époque bénie où l’on n’exposerait que quelques centaines d’œuvres d’art par an ? Il est certain que l’art n’y perdrait pas. Et enfin, les artistes dans leurs expositions particulières renonceront-ils au préjugé qui les pousse à accrocher à tout propos 50 ou 60 tableaux, et comprendront-ils que dix, quinze ou vingt œuvres suffisent à juger un artiste.

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