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PEINTURE POUSSEE ET
TABLEAU ESQUISSE
(texte inédit d'un recueil de notes, écrit vers 1930)
Quand on dit d’une peinture qu’elle est achevée, cela signifie proprement qu’elle l’est dans le sens que l’auteur a voulu. S’il se proposait, par exemple, de faire une esquisse, il faut admettre que celle-ci peut se dire achevée en tant qu’esquisse. Par contre, on déclare une œuvre « poussée » dans la mesure où l’auteur se soucie d’ajuster le détail à l’ensemble. Là aussi, l’on doit comprendre ce qu’a voulu l’auteur et ne pas lui faire grief, puisqu’il voulait des détails, de n’avoir pas fait une esquisse. Dans les deux cas, l’œuvre peut être bonne ou mauvaise : il arrive qu’une esquisse soit ratée, de même qu’un tableau rempli de détails soit détestable. Mais l’orientation de la peinture moderne ordonne, et c’est ici le point que je conteste, que l’esquisse jouisse d’un grand prestige, contrairement à la peinture qui tend au « fini ». Pour l’esquisse, tous les adjectifs flatteurs : large, libre, fougueux, magistral, spontané, frais, chaud, dépouillé (de quoi ?), etc., tandis que le pauvre tableau « poussé » (à moins qu’il ne l’ait été par Van Eyck ou Chardin, auquel cas on se prosterne) récolte tous les mauvais compliments : fignolé, pignoché, léché, mesquin, pompier, passéiste, photographique, que sais-je encore !
Si l’on veut être équitable, on doit pourtant admettre que pousser un tableau, même si on le rate, est un signe de courage, de persévérance et d’honnêteté. La rencontre de ces belles qualités n’est pas le talent, il est vrai, mais ne point les posséder n’ajoute rien non plus au talent.
Certes, l’esquisse d’un peintre de talent sera inévitablement mieux dessiné dans l’ensemble, mieux harmonisé, plus sensible, et par conséquent meilleure que l’œuvre poussée d’un mauvais peintre, et c’est presque une lapalissade de l’affirmer; mais ce ne l’est guère moins que d’affirmer qu’à talent égal, l’œuvre poussée est, en général, plus forte, plus profonde que l’esquisse.
Quelques uns d’entre nous sont allés à l’esquisse parce qu’elle les délivrait d’une lourdeur ou d’une sécheresse que le souci du détail leur avait fait d’abord contracter. Ceci est fort bien. Mais il faut n’être prisonnier de rien : ni du détail, ni de l’esquisse, et quand on a tant fait que de se dégager d’un côté, il faut se donner garde de s’embourber de l’autre.
Bref, n’est-ce pas le moment de revenir à une forme plus juste, à la fois libre et serrée qui ne serait ni gâtée par d’indigestes détails, ni anémiée par sous-alimentation ? Il n’en reste pas moins que l’esquisse, ramenée à son plan et réussie, est une des grandes joies de la peinture. Mais il est nécessaire de lever une pénitence injuste (l’esquisse-chef-d’œuvre n’étant au fond qu’un éclair magique, une admirable exception confirmant la règle) puis de remettre à l’honneur la brave, l’honnête peinture « poussée », celle que ne dédaignèrent pas de pratiquer Memling, Raphaël, Rubens, Poussin, Manet, j’en passe et des meilleurs, c’est-à-dire un genre de peinture fort défendable.

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