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             Les Faux Prophètes

                                Par Léon Gard

                  (article paru dans la revue Apollo en décembre 1950)

 

  Je ne sais la place que donnera la postérité à Maurice Denis en tant que peintre. Son image gracieuse, claire, côtoyant la fadeur ou la discordance, montrant juste assez de déformation pour justifier une position combative contre le « trompe-l’œil », assez d’élan littéraire et sentimental pour prétendre à la spiritualité et assez de correction relative dans un dessin un peu mou, ne me semble pas, quant à moi, être appelée à tenir une grande place dans l ‘avenir de l’art.

  Mais, d’ores et déjà, une évidence éclate : c’est que l’écrivain-théoricien, chez lui, est inexact et incohérent. Animateur du groupe de peintres « Nabis », il commence par s’élever contre la copie de ce que l’on a sous les yeux, et il appuie cette position sur cette réflexion de Pascal : « Quelle vanité que la peinture qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire point les originaux ! ». Il ne voit pas que Pascal n’a nullement dit que la peinture, en se proposant l’imitation des choses naturelles, ait dévié de son vrai but. Ce n’est pas une certaine peinture qu’il critique, mais l’art de la peinture, car il n’imagine pas un seul instant que la peinture puisse être autre chose qu’une imitation de la nature.

  Pascal ne dit pas qu’il aime Fra-Angelico et qu’il n’aime pas Vélasquez. Sa phrase est claire et péremptoire : il n’agrée pas l’art de la peinture, aucun chef-d’œuvre ne trouve grâce devant lui; et il ne formule pas l’hypothèse d’une sorte de peinture louable. On se demande donc par quel extraordinaire non-sens Maurice Denis peut mettre à la base d’une théorie picturale , une phrase condamnant la peinture : si Pascal, en effet, ne juge pas à-propos de faire une exception pour Michel-Ange, il y a fort à supposer qu’il n’en fasse pour personne, et la question ne se pose pas sur le terrain pictural, mais théologique : pour lui, aussi savant que soit l’art de la peinture, c’est un art vain, comme il trouve aussi que la géométrie est un art vain, bien qu’il soit lui-même un grand géomètre.

  Pascal est donc mal choisi pour servir de point de départ à une théorie picturale. On voit que Maurice Denis, peu soucieux du sens exact d’une citation, songe avant tout à orner ses dires d’un grand nom : il est commode, pour gagner en autorité, d’utiliser les grands noms; pourtant le rôle des grands auteurs n’est pas de servir à étoffer les ouvrages des autres mais d’être compris dans les leurs.

  Plus que de Pascal, Maurice Denis s’inspire de quelques réflexions de Gauguin auxquelles d’ailleurs celui-ci n’attachait guère d’importance et qu’il avait lancées par jeu dans le groupe de Pont-Aven, mais que Maurice Denis allait « monter en épingle », reprendre à son compte, et aboutir ainsi à ce qui déplaisait le plus à Gauguin : les systèmes et la littérature sur l’art.

  Mais constatant que dans cette voie de la déformation, d’autres allaient plus loin que lui, le frustrant ainsi du rôle de prophète, il fit machine arrière, et dans ses « Nouvelles Théories » écrivit que « De ce que la représentation de la nature n’est pas le but de l’art, il ne s’ensuit pas qu’il faille tomber dans l’abstraction.

  On est las d’entendre toujours dire ce que la peinture n’est pas et l’on voudrait bien qu’on nous dise une bonne fois ce qu’elle est.

  Si Maurice Denis avait été plus clair dans ses premières théories, il n’aurait eu besoin, ni de citer Pascal, ni de renverser la vapeur. Il est en effet une phrase de Maurice Denis dans laquelle il se figure de parler « peinture d’abord », comme dit un autre théoricien qui n’en parle guère, et où il définit ainsi le tableau : « essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». Cette phrase célèbre est , à la vérité, infirme quant à la pensée puisqu’il y manque l’essentiel, c’est-à-dire la définition du « certain ordre ». Il est bien explicable qu’une pensée aussi équivoque ait été traduite par beaucoup comme une apologie de l’abstraction.

  Maurice Denis aurait donc dû faire son mea-culpa. Mais il n’y songe point, et fidèle à sa manie de citer les grands philosophes, il évoque non plus Pascal cette fois, mais Descartes, qu’il accuse d’être à l’origine des tentatives cubistes. Il est pourtant de l’évidence même que c’est Maurice Denis, gonflant certains paradoxes de Gauguin, qui est à l’origine du cubisme. Quant à Descartes, c’est une extravagance révoltante que d’imaginer que sa philosophie ait pu engendrer quoique ce soit qui ressemble au cubisme. Bien mieux, étant donné le principe même de la philosophie chrétienne qui est de ne tenir pour vrai que ce que l’on sait être tel, la « table rase », le doute systématique, la volonté de n’être pas trompé, etc., il est précisément la condamnation du cubisme qui, ne s’appuyant ni sur la raison, ni sur les sens, est l’exemple type de la chose incertaine. Selon Descartes, la plus grande perfection de l’homme est de ne point juger avant d’avoir conçu clairement, et il est bien évident que cette position d’esprit est incompatible avec les productions cubistes, que personne ne peut expliquer, ni leurs auteurs, ni leurs admirateurs.

  Enfin, une des plus grandes incohérences de Maurice Denis, c’est d’avoir pris Cézanne comme champion de l’interprétation et de la lutte contre le trompe-l’œil, Cézanne qui ne savait travailler que sur le « motif » et qui disait : « Il faut de l’imitation et même un peu de trompe-l’œil, cela ne nuit pas si l’art y est ». Nous sommes très près de l’imposture, lorsque pour ne pas reconnaître que Cézanne eut purement et simplement désavoué ces théories, on tourne la chose en disant, par exemple, que le principe de ces théories se trouve « en puissance dans les réalisations de Cézanne ». Il est bon qu’on sache et qu’on répète que Cézanne, interrogé par Emile Bernard sur le mouvement Nabi, fit cette réponse peu flatteuse : « Tout cela ne compte pas, ce sont des farceurs ». Dés lors quelle signification peut bien prendre ce tableau de Maurice Denis, intitulé « Hommage à Cézanne », où tous les peintres « Nabis » sont représentés avec leur chef, autour d’un tableau de Cézanne posé sur un chevalet ? Signifie-t-il une fois de plus que lorsque les gens sont dans le mutisme de la mort, et parfois avant, on n’hésite pas à les prendre comme drapeau, pour soutenir des théories qui ne sont point du tout les leurs?

                                               

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