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      Les « Avancés » avancent

                 dans le vide

                                              Par Léon Gard

       

  Quand un artiste critique d’autres artistes, on lui donne facilement l’air du confrère méchant, incompréhensif et qui s’irrite du succès que le voisin remporte ou qu’il peut remporter. Cette interprétation est doublement désagréable car, outre la malveillance qu’on lui prête, il est parfois humilié, dans le fond de son cœur, de passer pour le confrère de X ou de Z.

  Aussi, l’on voudrait qu’il soit possible de n’avoir pas à prononcer de noms, mais de s’exprimer seulement sur les idées. Aujourd'hui que les querelles en sont arrivées à un carrefour décisif, c’est, hélas, impossible de suivre cette règle désirable. Le temps où l’on croit faire une prouesse en écrivant : « Il y en a qui … » est passé de saison. Si l’on juge en son âme et conscience qu’un Braque, un Picasso, un Dufy, un André Lhote, un Apollinaire, un Eluard sont plus ou moins artisans du déraillement des arts, c’est une lâcheté que de ne point le dire comme on le pense et l’écrire noir sur blanc.

  Et même lorsqu’on aura dit cela, la question ne sera pas encore réglée à beaucoup près.

  Ceux qu’on tient pour responsables, en effet, loin d’être froissés d’être tenus pour tels s’en sentent au contraire très fiers, car ils s’imaginent que leur talent est en fonction de la contestation qui s’élève à leur sujet : on me discute, donc je suis admirable, disent-ils, sans paraître se douter une seconde de la puérilité de cet argument.

  On ne discutait point Raphaël, on ne discutait point Titien, on ne discutait point Vélasquez ni Chardin : en ont-ils moins d’intérêt ?

  Par contre, n’a-t-on pas discuté passionnément sur certains artistes, aujourd'hui déconsidérés ?

  D’ailleurs, quelle incohérente position que celle de vouloir prouver qu’on est supérieur par ses œuvres, lorsque celles-ci ne s’appuient sur rien de vérifiable !

  Car enfin, en dehors du tapage des contestations qui, nous l’avons observé, n’est qu’une preuve fallacieuse de la valeur des choses discutées, où trouverait-on l’arbitrage valable à l’égard de ces tentatives ?

  Les critiques d’art ? Lesquels ? On sait que les plus sincères et les plus brillants se sont trompés dix-neuf fois sur vingt, ont confondu le meilleur et le très médiocre, ont vilipendé ou ignoré les génies et porté aux nues de fausses valeurs. Les autres trompent sciemment, sont payés pour exprimer telle opinion. Ceux de la plus basse catégorie, enfin, n’ont ni culture, ni goût, ni honnêteté.

  Les artistes ? Encore une fois, lesquels ? Il y a artistes et artistes. La valeur de leur jugement varie avec la valeur de l’individu. Et puis, peut-on écouter sans défiance des gens qui sont juges et parties, c’est-à-dire qui sont pour des œuvres parce qu’ils les font ou contre parce qu’ils ne les font pas ? Comment distinguer, autrement que par l’arbitraire, ceux qui sont capables de choisir une bonne voie de ceux qui déclarent une voie bonne parce qu’ils s’y trouvent engagés ?

  Les grands collectionneurs ? Mais ceux-ci ne s’appuient-ils pas, dans la composition de leur collection, sur des réputations arbitrairement établies par des marchands de tableaux, plus ou moins groupés en consortiums, qui s’appuient eux-mêmes sur ce qu’ils croient être leur flair, qui ont à leurs ordres la plus grande partie de la presse « libre » et qui, comme disait Pascal, ont « plus de moines que de raisons » ?

  Est-ce parce que quelques riches financiers, quelques riches marchands ont décidé qu’Un Tel est un grand artiste qu’on doit penser qu’il l’est effectivement ? On ne peut pas le croire sérieusement.

  Sur quoi donc alors s’appuyer pour s’assurer qu’une œuvre d’art vaut réellement d’être vantée ?

  Sur une loi devant laquelle artiste, critiques, collectionneurs, marchands, public s’inclineraient.

  Cette loi n’est autre que celle qui, depuis toujours, a voulu qu’une œuvre d’art plastique fût conçue et jugée selon une règle empruntée à celle de la nature, celle-ci ayant toujours été tenue pour impeccable quant à ses volumes, ses lignes, ses harmonies, ses arrangements. Toutes les fantaisies, toutes les rêveries étaient donc permises à l’artiste, à condition qu’il restât fidèle à cette règle considérée comme vitale.

  Or, depuis une quarantaine d’années, nous avons vu apparaître une sorte d’œuvres qui rejettent, les unes en partie, les autres complètement, les modèles fournis par la nature, sans pour cela se soumettre à aucune autre discipline que celle de n’en point avoir.

  Je comprends bien que, par cette rupture systématique avec la tradition représentative, on a voulu partir de cette proposition faite par plusieurs philosophes que l’art est supérieur à la nature. Mais l’erreur colossale, semble-t-il, a été de confondre la nature, qui n’est peut-être qu’un énorme orchestre, et Dieu qui en est le maître et d’être arrivé à dire : « L’art est supérieur à la nature, donc l’artiste est l’égal de Dieu ». C’est de cette épouvantable hérésie que sont sorties toutes les crises d’orgueil épileptiques et stériles dont Apollinaire offre un frappant exemple. Il écrivait, en effet : « Trop d’artistes aiment encore les plantes, les pierres, l’onde ou les hommes… le peintre doit avant tout se donner le spectacle de sa propre divinité ».

  Nous nous trouvons donc en face de cette prétention : en faisant table rase des lois de la nature, lesquelles sont le reflet des lois divines, rejeter le point d’appui des lois divines et chercher en soi son propre point d’appui, ce qui équivaut pratiquement à n’avoir plus de point d’appui.

  On ne voit pas, en effet, par quelle sorte de critère on pourrait décider que telle œuvre cubiste, surréaliste ou abstraite doive être classée bonne ou mauvaise : il serait aussi impossible de trouver dans le monde une juridiction sans code qu’un édifice sans base, qu’une langue sans grammaire, qu’un raisonnement sans logique.

  Ainsi, de la notion pascalienne qui place l’homme entre Dieu et l’univers, on en est arrivé à cette confusion qui veut faire de l’homme une façon de Dieu, ou plutôt une parodie de Dieu qui préfère tomber dans les signes les plus manifestes d’incohérence et d’impuissance plutôt que d’admettre qu’il a besoin, pour créer, de lumières qui ne sont pas toutes en lui ? Et c’est peut-être exactement cela que les théologiens nomment l’orgueil de Satan.

  Pour rester sur le seul plan de l’art, il est en tout cas évident que le reproche le plus grave que l’on puisse faire aux « avancés » n’est pas, comme ils se l’imaginent, d’être non-classiques, d’être différents de leurs prédécesseurs, car ces particularités pourraient coïncider avec des qualités de premier ordre, mais de faire une sorte d’œuvres qui ne sont soumises à d’autre arbitrage que celui du plus fort aboyeur.

  Car tout ce qu’ils croient être, si l’on y regarde de près, ce sont eux, leurs amis et leurs marchands qui disent qu’ils le sont, sans pouvoir en fournir d’autre preuve que du bruit.

  Nous voudrions bien être convaincus de leur talent, mais avons-nous le droit de l’être par les faibles raisons qu’ils nous donnent ?

                                                 

© 2008