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Sacha Guitry et Leon Gard

Léon Gard rencontra Sacha Guitry pour la première fois en 1940 lorsqu’il rapporta lui-même à l’hotel de l’avenue Elisée-Reclus une toile que le célèbre auteur lui avait fait porter à réparer.
Voici comment le peintre évoque sa première entrevue avec l’homme de théâtre :
On m’avait recommandé à lui pour le rentoilage et le nettoyage d’un portrait de femme du 18° siècle. J’attendis cet homme important prés d’une heure dans l’antichambre avec mon tableau nettoyé et remis en état. Je le vis enfin paraître. Il revenait de voyage. Je reconnu la silhouette célèbre, les grandes lunettes rondes, la chemise un peu voyante, le feutre en bataille et un foulard de soie blanche jeté autour du cou. Il me dit d’un air méfiant en regardant le tableau : "Vous lui avez mis du rouge aux joues. » Je n’avais fait que nettoyer le tableau et le rouge vif que les dames du 18° siècle se mettaient abondamment sur les joues apparaissait. Je lui fis cette réponse qui parut l’amuser beaucoup car elle était en quelque sorte du Guitry : « Si j’avais ajouté du rouge, ça ne se verrait pas. » Depuis nous fûmes amis.
Des « amis », Sacha Guitry n’en manquait pas alors, car, d’une certaine façon, il était le roi de Paris et, par conséquent, très courtisé, et comme le maître aimait à se sentir entouré et admiré, il accordait son amitié avec une certaine légèreté que Léon Gard réprouvait en silence. Beaucoup se prévalurent de ses faveurs pendant les jours dorés de son règne, mais quand le drame de l’accusation de collaboration vint le frapper, cette belle multitude de prétendus amis disparut complètement, ou presque. Son fidèle secrétaire, Henri Jadoux, raconte dans son livre de souvenir sur Sacha Guitry qu’alors, seuls deux journalistes eurent le courage de prendre ouvertement sa défense contre le lynchage médiatique dont il était l’objet : Jean d’Ars et Léon Gard.
Pendant quinze ans, jusqu’à la mort de Sacha, Léon Gard fit vraiment parti du petit cercle d’intimes, ceux que l’on invitait aux jours de l’an dans l’hotel de l’avenue Elisée-Reclus ou dans la maison de campagne de Fernay. Il ne fit jamais étalage de cette amitié et garda même toujours une certaine réserve que Sacha semblait lui reprocher. Léon Gard raconte :
Un soir, à dîner, avenue Elisée-Reclus, nous étions quatre ou six personnes dans la petite salle à manger chinoise. Ambroise, le maître d’hotel, apporta un magnifique gâteau d’anniversaire portant je ne sais pas exactement combien de bougies, quarante ou quarante-cinq. Chacun des invités se demandait de qui se pouvait être l’anniversaire. Sacha s’approcha de moi, m’embrassa, et me dit : bon anniversaire! J’éclatai de rire : mais ce n’est pas mon anniversaire, je suis de juillet et nous sommes en septembre! Il mima un air très étonné : Comment, ce n’est pas votre anniversaire ? Je le croyais. Il réfléchit un instant. Ecoutez, me dit-il, cela m’arrangerait si vous consentiez à ce que ce soit votre anniversaire. Je donnai mon accord. Je soufflai les bougies. On entama le beau gâteau, et l’on porta des toasts au malheureux qui avait un an de plus. Cette invention, délicieusement comique et très « guitryste » signifiait évidemment qu’il jugeait mon amitié peu expansive et qu’il aurait souhaité qu’elle le fût davantage : aussi amusante, aussi gentille, aussi émouvante que fût la fantaisie de ce soir-là, le côté un peu figé de mon comportement ne se modifia guère : j’avoue que je ne crois pas qu’en notre société il puisse y avoir encore des amitiés se rapprochant de celles de Castor et Pollux, Oreste et Pylade, Achille et Patrocle. Je me sens sans doute trop exigeant pour ne pas être réticent. Et, enfin, le théâtre avec sa puissance d’illusion et de simulation me causera toujours quelque inquiétude. Pourtant, au fond de sa nature, Sacha aimait l’amitié vraie qu’il avait rencontré rarement et dont il avait la nostalgie.
L’isolement où la célébrité l’avait placé uni à un scepticisme presque indéracinable rendait impossible une amitié d’égal à égal et je crois qu’il en souffrait.
Léon Gard fit encore cette observation psychologique profonde au sujet de Sacha :
La Vérité est une grande dame hautaine et sans égards qui ayant blessé chaque être en reste néanmoins vénérée parce qu’aussi puissante et essentielle que difficile à atteindre. Sacha Guitry discernait merveilleusement la vérité et la vénérait plus que tout autre chose, mais il en avait une espèce d’appréhension superstitieuse. Sa naissance, sa jeunesse, à la fois cahotées et dorées lui laissaient, tout compte fait, un souvenir âpre de la vérité, qu’il aimait sans la poursuivre autant qu’il l’eût voulu. Il s’en méfiait finalement, lui qui avait inscrit dans son bréviaire (recueil de pensées qu’il aimait) cette terrible pensée chinoise : « C’est la vérité qui empoisonne l’eau des puits. » Je pense qu’il s’est enveloppé délibérément dans l’illusion du théâtre pour la fuir, pour que les choses paraissent comme il les souhaitait avant d’être comme elles sont en réalité. Aussi, sa vie était elle quelque chose de factice, de trop brillant et d’amer : il avait réussi à étouffer la vie par le décor merveilleux qu’il avait dressé en magicien, mais de loin en loin une petite voix sortait de l’amoncellement des décors, lui disait que ce n’était qu’un décor, et il faisait taire cette voix par de nouveaux décors.
Sacha demanda à Léon Gard de peindre un portrait de l’actrice Jeanne Fusier-Gir dans le rôle de Julie Billanbois pour la création de « N’écoutez pas Mesdames ». Ce tableau peint à la manière de Toulouse-Lautrec excita la verve de Sacha qui s’amusa à faire passer le peintre pour l’auteur de la Joconde. Il le présentait parfois ainsi : « Léon Gard, cet homme effrayant qui, si on lui parlait de la Joconde, pourrait se mettre à sourire! ».
Il fit ensuite le portrait de Sacha, que ce dernier préférait à celui que Van Dongen avait exécuté de lui. « Sacha posait bien », dit Léon Gard, « mais peu de temps, pas plus de dix minutes. Il revenait une demi-heure après en disant : « avouez que je ne vous ai pas trop dérangé ». Ce portrait resta accroché dans le bureau de l’avenue Elisée-Reclus jusqu’à la mort du maître. A vrai dire, il était inachevé aux yeux de Léon Gard qui voyait encore beaucoup de choses à y faire; mais Sacha, qui avait un goût particulier pour l'esquisse, lui dit un jour : "N'y touchez plus !"
Léon Gard peignit également deux portraits de l’actrice Lana Marconi (dernière femme de Sacha). Plusieurs tableaux, fleurs ou natures mortes, achetés ou offerts, vinrent s’ajouter à la riche collection de Guitry, où, à côté de toiles impressionnistes et de maîtres plus anciens, se trouvaient quelques Picasso ou Matisse. Evidemment, Léon Gard, qui décochait des flèches dans la revue « Apollo » contre la peinture cubiste et non-figurative, n’a jamais caché à Sacha ce qu’il pensait de certaines des toiles de sa collection.
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Extrait du livre d'Henri jadoux, Sacha Guitry (Librairie académique Perrin) :
Un familier de la maison, fidèle, celui-là, le peintre restaurateur de tableaux Léon Gard fit, successivement, le portrait de Sacha et de Lana Guitry. Il fut, au temps de l'épreuve, des premiers à prendre des nouvelles. Sacha Guitry le regardait toujours avec au fond de l'oeil une petite flamme où la surprise le disputait à l'envie de sourire quand le peintre considérait son modèle avec la gravité du chirurgien prêt à porter le bistouri à l'endroit précis de l'intervention à faire. Pour échapper à l'envoutement de ce visage attentif, impassible, Sacha jouait l'homme acculé à un aveu, et disait, par exemple : "savez-vous, Léon Gard, que vous êtes un homme très impressionnant !" La belle gravité du peintre se dissipait alors en un brusque éclat de rire qui s'achevait en ondes de moins en moins sensibles jusqu'au calme retrouvé de l'étang oublié des vents.
Et le charmant Léon Gard, un instant troublé, reprenait son travail et son naturel sérieux.

Portrait de Jeanne Fusier-Gir par Léon Gard pour la création de "N' Ecoutez pas Mesdames" (photo en noir et blanc du tableau avec dédicace de l'actrice).

Portrait de sacha Guitry.

Carte de sacha Guitry envoyée du Cap d' Ail à Léon Gard.

Telegramme pour une invitation à Léon Gard de Sacha Guitry, en 1943.


Article de Léon Gard paru en 1947 dans le journal Apollo.
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