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Le « NON-FIGURATISME »
est anti-plastique
Par Léon Gard
(article publié dans la tribune libre de L’Amateur d’art en octobre 1957)
Aucune invention humaine ne s’exerce sans règles. Si ces règles sont dissimulées, c’est qu’on voit quelque inconvénient à les dire. Et puisqu’une absence de règles paraît anormale, il est utile, lorsqu’on veut, pour une raison quelconque, dissimuler les règles réelles, de fournir l’alibi d’imprécises règles supposées.
Il est évident que le non-figuratisme, qui se présente comme une forme de l’art plastique, n’a pourtant jamais énoncé de règles plastiques quelles qu’elles soient. Ce qui donne à penser que si le non-figuratisme obéit, malgré les apparences qu’il se donne, à des règles non plastiques, sa place réelle se situe dans un autre domaine que celui des arts plastiques.
Comme l’écrivait dernièrement Pierre Imbourg *, plusieurs pensent que le non-figuratisme n’est que de la décoration arbitrairement placée sur le plan de l’art de chevalet. Il faut objecter à ceci que la décoration n’est pas essentiellement non-figurative, et qu’elle obéit à des règles plastiques.
L’être qui s’habille avec goût, s’il ignore généralement le nombre d’or, cherche cependant instinctivement à s’harmoniser avec ce qu’il admire dans la nature, de même que s’il fait des costumes, des tapis, des tentures, etc. La plupart des artistes ne méditent pas sur les règles comme le sculpteur grec Polyclète ou Léonard de Vinci mais suivent leur instinct qui parle presque toujours d’abord selon les choses naturelles : c’est là leur règle plastique, qui pour n’être pas sous une forme livresque et théorique, n’en est pas moins effective, et constitue le seul médiateur valable entre l’âme et le corps.
Ajoutons que les règles les plus savantes ne sont que des notes prises sur les phénomènes naturels, qu’elles se proposent de consulter le cas échéant, sans prétendre arracher des secrets à la nature et à lui ravir son omnipotence.
Nous voyons bien que certains artistes, entraînés dans le non-figuratisme plutôt par conformisme que par principe réfléchi, ont fait des œuvres harmonieusement organisées. Mais cet instinct chez eux de l’harmonie des couleurs et des lignes n’est rien d’autre que l’instinct de l’harmonie des choses de la nature qui se trouve chez tout homme de goût, et ces harmonies plaisantes ou non déplaisantes sont des œuvres d’art si le choix heureux d’une cravate est une œuvre d’art. Ce sont précisément ces qualités excellentes mais légères qui donnent quelque apparence de raison à ceux qui pensent que l’abstraction en peinture, telle qu’on la pratique actuellement, n’est, dans les meilleurs cas, que de la décoration sous d’autres termes, alors qu’il s’agit, en réalité, d’artistes abstraits qui obéissent à la nature sans y penser. De toute façon, quand on n’a que du goût, on trouve plus agréable d’arriver à un résultat rapide par de jolies taches, de jolies lignes que par l’immense et précaire difficulté de reproduire une figure naturelle, qu’on est alors tenté d’appeler « esclavage inutile ».
Par contre, nous voyons beaucoup d’œuvres non-figuratives dont les abstractions sont discordantes pour un œil normalement sensible, en tant que taches de couleurs et combinaisons de lignes : c’est ce qui permet sans doute à certains de déclarer finement qu’il y a la bonne et la mauvaise peinture non-figurative, et il faut bien que ce soit par ce moyen qu’on distingue l’une de l’autre car on ne connaît que celui-là. Il s’ensuit qu’on distingue la bonne peinture non-figurative de la mauvaise en ce que la bonne est inspirée (bien qu’involontairement) de la nature.
Mais on ne voit plus alors ce qui différencie la peinture non-figurative de la figurative.
Or, cette différence doit obligatoirement exister, sans quoi il n’y aurait pas eu de « mouvement » non-figuratif.
Est-ce que ce ne serait pas tout simplement la bonne peinture non-figurative qui serait la moins orthodoxe, c’est-à-dire celle qui est moins différente de la figurative en ce qu’elle déclare moins délibérément la guerre à la nature ?
Tout non-figuratif conscient et organisé à, en effet, adopté cette opinion essentielle d’Apollinaire, le principal instigateur du non-figuratisme : « trop d’artistes peintres adorent encore les plantes, les pierres, l’onde ou les hommes ». Ainsi, on ne peut logiquement reprocher à un non-figuratif de ne pas s’inspirer des harmonies de la nature puisqu’il affiche pour principe de ne pas s’y conformer.
Pourtant, l’ambiguïté qui a permis de placer illégitimement le non-figuratisme parmi les arts plastiques vient encore d’Apollinaire par une phrase où, dans une ambition gratuite, il accapare les vertus plastiques, la pureté, l’unité et la vérité. Il écrit : « Les vertus plastiques, la pureté, l’unité et la vérité maintiennent sous leurs pieds la nature terrassée ». Dans cette phrase, où les vertus ont des pieds bien extraordinaires chez un archange de la pureté intellectuelle, on démêle difficilement que l’amour des vertus plastiques et de la vérité puisse aller de pair avec la haine de la nature puisque, sans la nature, notre notion de la vérité et des choses plastiques n’aurait pas d’existence. Bref, c’est cette phrase, absurde physiquement et intellectuellement, qui octroie le domaine plastique au non-figuratisme.
On comprendrait plus clairement que l’impuissance à être plastique, l’impuissance à être vrai, l’impuissance, en un mot, à traduire la nature, ait poussé les victimes de cette impuissance à obscurcir ce qui en constitue la preuve, et, enfin, que les peintres non-figuratifs fassent cette peinture là parce qu’ils n’en peuvent faire d’autre.
En un mot, si le non-figuratisme avait pour règle réelle de se dédommager de son impuissance plastique quoi d’étonnant qu’il la dissimulât ? Quoi d’étonnant que le non-figuratisme se prétendit un sommet plastique sans pourtant énoncer de règles plastiques ?
* Directeur de la revue L'Amateur d'art

Voir aussi l'article Origine du non-figuratisme
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