La vraie beauté est populaire    
 
ACCUEIL
 
CONTACT
 
Dernières mises en ligne
 
ACTUALITE et INFORMATIONS
 
BIOGRAPHIE
 
PENSEES PHILOSOPHIQUES
 
GALERIE
 
GALERIE (supplément)
 
Essai sur l'art de notre temps
 
Critique de la PEINTURE NON FIGURATIVE
 
Réfutation du CUBISME
 
Réfutation de la déformation et profession de foi
 
ART ABSTRAIT
 
SACRO-SAINTE ORIGINALITE
 
L'imitation de la nature est le seul étalon...
 
Des REGLES DE L'HARMONIE
 
L'Exact et le vrai
 
Le NON-FIGURATISME est anti-plastique
 
Origine du non-figuratisme
 
L'ART a déserté la France
 
La NATURE est infaillible
 
LE NOMBRE D'OR est dans la nature
 
EUGENE DELACROIX et les REGLES DE L'ART
 
LEONARD DE VINCI à l'index
 
Génie, Théories et Lois
 
Trois CRITERES DE DESSIN
 
La vérité sur PAUL CEZANNE
 
L'Héritage de PAUL GAUGUIN
 
A propos de VINCENT VAN GOGH
 
Réviser les VALEURS
 
Les Faux prophètes
 
Ces maîtres ne savent ni peindre ni dessiner
 
Considérations sur PABLO PICASSO
 
De Gilles de Retz à Apollinaire
 
Les Avancés avancent dans le vide
 
DON QUICHOTTE et l'ART MODERNE
 
Quand les artistes sont contre l'art
 
L'IMPRESSIONNISME existe-t-il ?
 
TURNER et MONET
 
La MANIERE doit rester à l'office
 
La personnalité est une tare
 
De l'Agression contre l'évidence
 
Gérôme ou la bévue d'une époque
 
L'Equivoque du TROMPE-L'OEIL
 
VAN EYCK, VINCI, HOLBEIN ...
 
De LOUIS DAVID a PAUL CEZANNE
 
Sur la NATURE-MORTE
 
Indigestions de vertèbres (l'Odalisque d'INGRES)
 
Face aux CRITIQUES D'ART
 
La vraie beauté est populaire
 
Qu'est-ce que la bonne peinture ?
 
Pluralité de l'exactitude en peinture
 
ART, SPECULATION et PUBLICITE
 
Abjection de la publicité
 
Le Talent et la Célébrité
 
La Célébrité est devenu un commerce
 
L'ECOLE DES BEAUX-ARTS
 
Il faut décourager les Beaux-Arts
 
Il faut supprimer l'éducation artistique
 
Du rôle de l'école des Beaux-Arts
 
IMPOSTURE des REPRODUCTIONS
 
L'Affaire des faux UTRILLO
 
Aider les artistes
 
Sur les SALONS de PEINTURE
 
Peinture poussée et tableau-esquisse
 
Notes et propos divers sur la peinture
 
La mode de l'incompréhensible
 
Commentaires de L.G. sur des oeuvres de peintres
 
LEON GARD et SACHA GUITRY
 
Index des noms cités
 
Liens
 
Sites à voir

 

 

      LA VRAIE BEAUTE EST POPULAIRE

                                 Par Léon Gard

                 (article paru dans la revue Apollo en septembre 1948)

 

  Rien ne se paie plus cher qu’une marchandise dont la valeur est impondérable.

  Aussi, les plus subtils parmi les négociants, exploitent-ils plus volontiers ce qu’on pourrait appeler les marchandises abstraites, dont la tarification est élastique parce qu’arbitraire, soumise à l’engouement, la fantaisie, l’inclination, l’illusion, même. La mer, la montagne, la plaine, l’air, le soleil, l’eau, la neige, la glace, le froid, le chaud, l’animation, le silence, l’exercice, le repos, etc., sont exploités comme marchandises abstraites, et tarifées commercialement dans la mesure de la possibilité procurée de s’en approcher plus ou moins et plus ou moins rapidement, d’en jouir plus ou moins et plus ou moins longtemps.

  Parmi les marchandises abstraites, l’une des plus lucratives est l’émotion d’art. Dés qu’une belle œuvre a été faite, il est une sorte de gens qui tendent à se l’approprier à bon compte pour en tirer des profits pécuniaires. C’est pourquoi les négociants en objets d’art préfèrent commercer avec les œuvres d’artistes morts car, ainsi, aucune rémunération n’est plus due à l’auteur, et les contestations qui pourraient surgir entre l’auteur et le vendeur sont éliminées a priori, et ils ne se résignent à négocier les œuvres des vivants que parce qu’il y a trop peu d’œuvres anciennes et que celles-ci sont généralement très coûteuses à l’achat.

  Un petit tableau d’un bon maître, des fragments de pierre sculptée, des vitraux de la bonne époque font la gloire d’une pauvre petite ville. Pour peu qu’on y puisse ajouter quelque dolmen, quelque petit torrent, quelque grotte, quelque lac, un ou deux panoramas, en voilà assez pour justifier des musées, tout un mouvement touristique, un syndicat, des voitures, des plans, des guides, des restaurants recommandés, etc.

  Si l’on faisait remarquer à ces négociants spéciaux qu’ils touchent des sommes considérables à vendre des beautés dont ils ne sont pas les auteurs et qui ne leur appartiennent pas en propre, peut-être répondraient-ils effrontément que, sans eux, ces beautés ne seraient pas remarquées, et qu’il est juste puisqu’ils se sont donné la peine de les mettre en évidence, qu’ils en aient un profit : il serait facile de leur répondre que puisqu’ils font payer les autres pour leur montrer les belles choses c’est que les autres les voient aussi et que, par conséquent, ils les auraient bien vues sans eux. Mais quoi ! Ne se jugent-ils pas au fond d’eux-mêmes ce qu’ils sont, c’est-à-dire des exploitants de cette beauté que tout le monde voit, qui est à tout le monde, et sur laquelle ils ont mis la main ?

  Sans doute, le brouhaha empressé des curieux collectifs déshonore-t-il toujours un tant soit peu la majesté des choses qu’on leur montre. Sans doute, les racoleurs, pour décider le plus grand nombre, usent-ils des moyens les plus vulgaires : beuverie, gastronomie, fanfares, violons, girandoles, etc., il n’en reste pas moins que tous ces apprêts, toute cette mise en scène, n’auraient pas lieu d’être si ce n’était pour aboutir au moment d’émotion rare, à l’exclamation devant l’œuvre de beauté : les fioritures grossières et commerciales ne sont-elles pas elles-mêmes déjà des essais primaires de beauté, une tentative d’acheminement vers elle ?

  Dans la décoration de basse catégorie employée à solliciter le public, on doit compter les Jeanne d’Arc, les Thérèse de Lisieux, les Sacré-Cœur, les Saint-Antoine-de-Padoue, les Curés-d’Ars, etc., en plâtre colorié fournis par les magasins du quartier Saint-Sulpice, et qui remplissent nos églises, y compris les plus belles. La plupart de celles-ci n’ont plus leurs vitraux qui sont remplacés par des bariolages barbares, bien que récents. Tous ces produits de remplacement sont misérables et il est déplorable que l’église ne puisse rien s’offrir de mieux. Pourtant, dans l’ensemble, les prêtres préfèrent encore les « bondieuseries » aux œuvres de prétendu « art sacré », à la façon du groupe qui exposa, il y a environ deux ans, à la galerie Drouin; et en toute conscience, on ne peut pas donner tort aux prêtres. Ne vaut-il pas mieux, tout compte fait, médiocrité pour médiocrité, celle d’une franche décadence, d’une franche incapacité, d’un mauvais goût patent, que celle d’une prétendue renaissance, chez laquelle la même incapacité, la même décadence, le même mauvais goût se compliquent et s’aggravent d’une exorbitante prétention à la science artistique et à l’élévation de la pensée ? Les « bondieuseries » de St-Sulpice, qui sont des objets de bazar, sont du moins vendues à des prix de bazar, ce qui permet de comprendre que le clergé ou ceux qui aident le clergé, placés entre deux plaies, optent pour la moins onéreuse, et aussi la plus modeste. Les objets dits de « bondieuserie » qui se conforment, en effet, à la règle de l’imitation de la nature, sont d’une telle infériorité dans le sens même de cette imitation que leurs défaillances, non dissimulées, crèvent les yeux. Qui sait même si, un jour, quelque nouveau snobisme ne s’attendrira pas pour ces objets, comme on le fait pour les statuettes de porcelaine dorée qu’on a fabriqué au XIX° siècle, et qui ne valent guère mieux ? Au contraire, les œuvres de soi-disant art-sacré ultra-moderne se dérobant à l’imitation de la nature sans en dire honnêtement et intelligiblement le pourquoi, et sans s ‘appuyer sur aucune autre règle plastique, choquent à la fois la droiture populaire et la probité intellectuelle des penseurs. Ces œuvres n’ont pu intéresser un moment que ceux qui, comme dit Érasme : « remuent l’ oreille comme les ânes, pour montrer qu’ils ont bien saisi », ou encore, comme dit Rabelais : « Ceux qui chauvent des oreilles comme asnes de Arcadie au chant des musiciens. »

  C’est pourquoi les gens ont moins de méfiance et d’antipathie, d’une façon générale, pour des échecs flagrants dont ils voient le mécanisme que pour des réussites qu’on leur affirme, et qu’on veut leur imposer sans leur en montrer l’évidence. C’est pourquoi ils perçoivent encore quelque signe de beauté dans une imitation, même lointaine, même commerciale de la beauté.

  Il s’ensuit que la beauté parmi les hommes n’est pas un phénomène visible pour les uns et impénétrable aux autres, mais qu’elle est éloquente pour tous. On ne fait que constater chez eux des périodes d’aveuglement due à la grossièreté et à l’étourderie naturelle de la plupart d’entre eux, ainsi qu’à leur accommodement trop docile aux pis-aller, lesquels ne font d’ailleurs que renforcer l’idée de la nécessité et de l’évidence de la beauté.

  Ainsi, des êtres très simples, la foule, et aussi des êtres qui ne brillent pas par une extrême délicatesse de sentiments, à savoir les nombreux parasites de la beauté, la trouvent exactement où elle est.

  Livrés à eux-mêmes, les hommes ne se trompent donc pas sur la beauté et ne s’en détournent que lorsque certains usurpateurs la leur cachent délibérément ou que de violents intérêts matériels les en éloignent.

  Je ne crains donc pas de dire qu’il suffirait de ne pas reconnaître à tel ou tel groupe despotique le droit de répandre par un enseignement officiel, ou quasi officiel, certaines conceptions spécieuses de l’art, pour que chacun garde une notion saine de la beauté.

  Au reste, il faut bien, tôt ou tard, qu’il en soit ainsi, car si la beauté n’avait pas une éloquence universelle, c’est-à-dire si elle ne pouvait être perçue que par quelques personnes, son triomphe à jamais eût été impossible.

  Or, elle a triomphé bien des fois à travers les siècles, et elle triomphe encore, même auprès du peuple trompé, même auprès des marchands du temple, même auprès des envieux qui, du moins, ne peuvent détruire les arrêts de la postérité.

                                                  

© 2008