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     la personnalité est une tare

                                               Par Léon Gard

                    (article paru dans le journal Apollo de février 1948)

  La définition ci-dessus (dont je prends l’entière responsabilité), à l’époque où nous sommes, c’est-à-dire après des années et des années de « sublimation » de la personnalité, du tempérament, de l’originalité, semblera une idée fort osée.

  Aussi, je veux m ‘efforcer d’être d’autant plus clair que mon titre peut provoquer quelque inquiétude, et aussi parce qu’il importe que, dés l’abord, on n’imagine pas tout autre chose que ce que j’ai voulu dire.

  Avant tout, qu’on ne s’effraie pas de l’apparence déconcertante de ma proposition, laquelle est moins déconcertante au fond que bien d’autres qu’on nous fait tous les jours : quand on observe autour de soi, dans les livres, les spectacles, les journaux, voit-on guère autre chose que des énormités ? De plus, ce sont généralement des énormités gratuites impudentes et sans-gêne, qui ne prennent pas la peine de s’expliquer, de se justifier d’aucune façon, et qui se contentent de se mettre en avant. C’est ce vice très grave que je veux éviter pour ma part, et si mes raisons ne convainquent pas le lecteur, du moins me saura-t-il gré de l’honnêteté de les lui faire connaître.

  Tout d’abord, je ne veux nullement dire que ce qu’on appelle élogieusement la « personnalité » pour désigner un cas se distinguant brillamment du commun, soit obligatoirement un faux indice, car je pense, tout au contraire, que, lorsque cette personnalité est authentique et non simulée, elle est un signe de véritable talent.

  Mais je spécifie que la personnalité n’est pas ce qui constitue le talent, mais seulement sa contrepartie en défauts inséparables des qualités les plus éminentes.

  Mais alors, selon vous, dira-t-on, l’homme sans personnalité est aussi sans défaut ?

  Point du tout : car un être humain sans personnalité est un cas impossible. Tout être humain a une personnalité, petite ou grande, particulière ou semblable a beaucoup d’autres, et lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il a une « Personnalité » avec un grand P, c’est une façon de parler qui signifie que sa personnalité est plus forte que celle de la plupart, c’est-à-dire qu’il a, non pas plus de défauts ou des défauts plus grands que les autres, mais des défauts très particuliers parce qu’il possède des qualités exceptionnelles, alors que d’autres ont des qualités moins exceptionnelles et des défauts plus courants.

  Un exemple de défaut inhérent à une qualité éminente : le héros du roman de Balzac intitulé « La recherche de l’Absolu », Balthazar van Claës, génial homme de science, qui, malgré une grande bonté naturelle, ruina sa femme et ses enfants.

  Mais pourquoi, dira-t-on encore, la personnalité serait-elle constituée davantage par les défauts que par les qualités, et pourquoi la personnalité ne pourrait-elle venir du seul fait de posséder des qualités supérieures ?

 Pourquoi ? Mais parce que le seul fait d’avoir des qualités ne peut suffire à définir un être humain, et qu’un être humain ayant des qualités sans défauts ne serait pas un être humain. Or, il est impossible d’admettre que l’être parfait par définition puisse avoir une personnalité : dirait-on de Dieu, par exemple, qu’il a une personnalité ? D’où il suit : 1° qu’un être parfait ne pouvant posséder de personnalité; 2° qu’un être humain pouvant, au contraire, en posséder une, et 3° que la différence entre un être parfait et un être humain étant précisément que le premier est sans défaut et que le second en en a, il paraît manifeste que ce qu’on appelle personnalité est constituée par la différence observée entre les deux êtres, c’est-à-dire par les défauts.

  J’ai dit que nous ne concevons pas qu’un être parfait possédât une personnalité. J’ajoute que, pour cet être parfait, le temps n’existant pas, il n’a pas d’avenir et par conséquent pas de projets, et qu’il n’a donc pas à chercher de moyens pour les réaliser.

  Au contraire, tout homme, même le plus grand, a un avenir, des projets : il doit songer à constituer cet avenir, à réaliser ces projets, et il lui faut par conséquent des moyens pour y parvenir.

  N’est-ce donc pas dans ce moyen, avec tout les aléas qu’il comporte qu’il faut voir le défaut par définition de toute œuvre humaine si grandiose qu’elle soit ?

  Pour les intentions profondes de l’homme, en effet, elles ne sauraient être mauvaises, puisque l’homme ne peut souhaiter que la solution, en principe la meilleure, à moins d’être dément.

  Mais où les difficultés commencent c’est dans le choix des moyens employés à la réussite de cette meilleure solution, laquelle est proposée sous une forme idéale comme par exemple : Tous les peuples veulent la paix, ou La justice doit triompher, etc.

  Les moyens se révèlent toujours imparfaits à la pratique, quelques fois tout à fait inefficaces. Il arrive même que les moyens, peu à peu, d’essai en essai, se détournent de l’idée première jusqu’à la contredire de manière flagrante : « Qui veut la fin veut les moyens », dit-on, mais il est des moyens tels, qu’ils vous portent à renoncer à la fin. Dans les conjonctures les plus heureuses, le moyen réussit là et échoue à côté. Jules César, Charlemagne, Louis XIV, Napoléon ont réussi merveilleusement certaines chose; la somme de leurs échecs temporels est pourtant considérable, et ils ont tous échoué quant à la continuité de leur œuvre.

  Certes, la nécessité et la précarité à la fois du moyen paraît bien être, dans la pratique, le défaut constitutionnel de l’être humain.

  Ainsi, prenons n’importe quel maître de l’art, c’est-à-dire un homme qui a produit des chefs-d’œuvre : nous observons qu’aussi prodigieuse qu’ait été sa faculté créatrice, il lui a cependant fallu trouver le moyen propre à lui donner cours. De là des recherches de techniques particulières. De là des réussites foudroyantes, certes, mais aussi des endroits où cette technique reste impuissante à exprimer toute l’intention du maître, et où elle n’est plus qu’un signe vide qui montre sa fragilité et ses bornes.

 Sans doute, à Waterloo, dans la défaite même, on admire encore la technique de Napoléon qui fut celle d’Austerlitz, de Wagram, d’Iéna. Pourtant, lorsque le procédé n’est plus accompagné de réussite, il n’offre alors qu’un aspect arbitraire qu’on tiendrait pour un ensemble de défauts plus ou moins ridicules s’il n’avait quelques fois donné forme à des chefs-d’œuvre.

  C’est de ce point de vue, celui des défauts, qu’on doit examiner le rôle des imitateurs du génie.

  L’imitateur du génie n’a pas de génie, il ne peut imiter, dans l’œuvre géniale, que ce qui n’est pas le génie, c’est-à-dire les défauts, on pourrait dire aussi la manière , qui est incontestablement un défaut.

  Mais le génie, nous l’avons vu, est accompagné de défauts qui sont toujours inhabituels et souvent inattendus. Et puisque les défauts du génie sont toujours singuliers, exceptionnels comme le génie lui-même, l’imitateur doit affecter des défauts très différents des défauts courants, de façon à faire supposer que ces défauts paraissant exceptionnels résultent d’un génie exceptionnel.

  Cela explique fort bien les aspects plus que bizarres, voulus, outrés, d’un grand nombre de simulateurs modernes du génie : on fait étalage de singularités qui ne sont jamais assez provocantes, cherchant ainsi à créer une confusion entre la singularité des défauts et le génie.

  Mais l’observateur lucide finit bien par n’y voir que ce qu’il y a réellement : l’envers d’un décor qui n’aurait pas d’endroit, une contre-partie qui n’aurait pas de partie.

  Il est vrai que pour ceux qui croient inébranlablement que le génie et la personnalité ne font qu’un, ils n’hésitent pas à prendre les plus misérables et les plus ridicules défauts pour une grande personnalité, et partant, une grande personnalité pour le génie, arrivant ainsi à confondre le génie, seul point commun que les hommes aient avec Dieu, et la personnalité, l’une des choses qui nous séparent le plus de la divinité.

  Peut-on éviter d’avoir une personnalité ? Non, pas plus qu’on ne peut éviter d’avoir des défauts : qui veut faire l’ange fait la bête.

  Doit-on se baser sur la personnalité d’un être pour mesurer son talent ? Non, pas plus qu’il n’est permis de dire que plus une femme boite plus elle est belle.

  Comment discerner le génie dans les arts plastiques ? Vraisemblablement dans la plus grande force unie à la plus grande délicatesse du dessin et de la couleur.

  Mais ceci est le sujet d’un autre article.

                                                  

  * Voir aussi : La "manière doit rester à l'office"

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