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      La nature est infaillible

                                    Par Léon GARD 

 

                                      

 

 

  Les impressionnistes se sont payé une « tranche » de fraîcheur, de vibration colorée, de vie. Ils ont mis l’esquisse à l’honneur, parce qu’elle correspondait à leur besoin de mouvement, de naturel, de spontanéité.

  Et comme ils ont eu raison ! Qu’il doit être bon, lorsqu’on s’échappe du tunnel des bitumes, des compositions tristes et figées, des poses conventionnelles, des paysages de théâtre, du morceau fignolé (ce qui ne l’empêche pas d’être mal dessiné), de s’élancer d’un bond joyeux vers le grand air !

  Non seulement ils se sont libérés, non seulement ils sont allés vers la joie de peindre, mais encore ils ont fait d’immortels chefs-d’œuvre, et telles régates de Monet sont aussi sublimes qu’un Rembrandt.

  Mais cette spontanéité magnifique qui, pour eux, était l’instant suprême de la libération, leur a donné une verve prodigieuse, une joie délirante de s’épancher, qui ne pouvait être ressenties à ce point que par eux-mêmes. De plus, cette époque fut si incroyablement fertile en génies, qu’un maximum de réalisation fut atteint. Manet, Claude Monet, Sisley, Pissaro, Renoir étaient déjà des géants qui firent d’énormes enjambées. Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Seurat, poussèrent l’exploration jusqu’à ses extrêmes limites, au delà desquelles on ne pouvait que redescendre l’autre versant de la montagne. Le surenchérissement du fauvisme, malgré des talents considérables, n’était plus qu’une gageure, une aventure que des espèces de réussites semblaient de temps en temps autoriser, mais qui sentaient le système, et n’étaient plus animées du grand souffle impressionniste.

  Vint le cubisme, qui prétendit revenir à la solidité, que les impressionnistes avaient, disaient-ils, perdue.

  Or, jamais, on ne fournit d’aussi mauvaise raison pour justifier d’aussi mauvais travail.

  D’abord, il est faux que les impressionnistes (je parle des grands et non des suiveurs) aient jamais manqué de solidité. Le « papillotement » qu’on leur reproche est une critique d’une grande légèreté. Ce papillotement leur a permis d’exprimer leur science admirable de la couleur et de l’atmosphère.

  Ensuite, le papillotement existe bel et bien dans la nature, du moins très souvent : dira-t-on, quand il neige ou quand il fait du brouillard que la nature n’est pas solide ? De plus, les impressionnistes avaient parfaitement le droit de choisir dans la nature les effets qui se prêtaient le mieux à leurs recherches, et il y a autant de solidité, n’en déplaise à certains détracteurs étourdis, dans une aurore pleine de brume que dans des poutres de fer éclairées brutalement par un soleil de 2 heures de l’après-midi. Une fois de plus, on confond brutalité, dureté, sécheresse, et solidité, comme on confond lourdeur et puissance.

  Ensuite, les cubistes, prétextant un retour à la solidité, dont le besoin ne se faisait nullement sentir, nous proposèrent des œuvres, où à moins d’être d’abord copieusement endoctriné, il était impossible de rien démêler, et desquelles en tout cas, le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne donnaient aucune impression de solidité, quelque sens qu’on ait donné à ce mot, équilibre ou consistance.

  Absurdes, inconsistantes, généralement horribles de couleur, voilà les œuvres par lesquelles on prétendait régénérer l’art que les impressionnistes avaient dégénéré.

  Nous sommes bien loin du compte. Certes, les impressionnistes étaient allés, dans un certain sens, jusqu’au bout de la route au delà de laquelle on risque de faire la culbute. Mais c’est précisément cette chute qu’on faite ceux qui parlaient si fort de renouveler l’art. Quelques « fauves », sauvés par leur talent personnel s’en sont tirés honorablement, mais de justesse. Quant aux cubistes et leurs adeptes, ils sont tout à fait dégringolés dans l’abîme, sans beaucoup d’espoir d’en sortir.

  La vérité, c’est qu’il faut reprendre la situation telle qu’elle était avant les fauves.

  Il y a un fait évident : c’est que, primo, on ne peut pas continuer de faire de l’impressionnisme, lequel était un moment de la peinture, qui n’est plus le nôtre et que, secundo, on ne peut pas plus dépasser les impressionnistes qu’on ne peut dépasser Rubens, Rembrandt ou Michel-Ange.

  Par contre, nous pouvons l’œil nettoyé, libéré, par le passage des impressionnistes, reprendre des aspects de la nature desquels les impressionnistes, préoccupés par leurs recherches spéciales, s’étaient éloignés.

  Chaque période brillante de la peinture, c’est un côté de la nature vu par des artistes de grand talent. Le plus grand génie, dans toute sa vie, ne peut exprimer que quelques aspects des choses et il en restera toujours assez d’inexprimés pour alimenter les générations d’artistes à venir.

  Très souvent on s’écrie : voici un Corot! Voici un Monet! Voici un Rubens! Mais combien d’autres fois, beaucoup plus nombreuses, on voit une scène, un groupe, un effet qu’on a jamais vus dans aucune œuvre d’art?

  En tout cas, après la splendide leçon de luminosité, de fraîcheur colorée, de limpidité, administrée par les impressionnistes, on doit reprendre bravement, d’un œil aiguisé, une peinture plus « poussée ». Les impressionnistes ont été les maîtres de l’esquisse. Mais c’était une esquisse géniale, un résumé transcendant, aussi complet, dans son genre qu’une œuvre pleine de détails. Manet demandait plus de 60 poses, pour tout gratter ensuite, et pour accoucher finalement d’une esquisse à peine frottée, mais qui était un chef-d’œuvre. Malheureusement tous les peintres trouvèrent plus commode de faire des esquisses, en invoquant les grands noms, et, à l’heure qu’il est, à peu près tous les tableaux sont des esquisses de très médiocre qualité.

  Aujourd’hui, non seulement le besoin de l’esquisse ne se fait plus sentir, mais encore il serait nécessaire de l’abandonner pendant longtemps.

  Il faut comprendre la leçon des impressionnistes, et ne pas tirer de leur exemple un prétexte à l’anarchie picturale, ni même un prétexte à les condamner à cause de leurs imitateurs médiocres.

  Puis il faut réagir vigoureusement contre les abus de la peinture bâclée et de la mauvaise esquisse. Ensuite, contre le tapage de couleur de faux-coloristes qui ne possèdent pas la moindre science de la couleur, et dont le seul but est de jouer à qui hurlera le plus fort. Enfin, contre la médiocrité, les aberrations et les prétentions exorbitantes des peintres à énigmes.

  Comme à chaque fois que l’art s’est trouvé en décadence, c’est la bonne, la généreuse, l’infaillible Nature qui est venue tout sauver. Cette fois encore, il faudra faire génuflexion devant elle et la consulter bien humblement.

  Elle nous apprendra que les plus subtiles règles de l’art, c’est elle qui les détient. C’est elle qui possède tous les secrets de la forme, du contour, des volumes, de la couleur. C’est elle, enfin, qui enseigne la composition, et ici, je m’inscris en faux contre l’affirmation d’un grand écrivain qui a dit parfois des choses excellentes sur l’art, mais qui, cette fois-ci a prononcé une absurdité, plus, une monstruosité.

  Paul Valéry, en effet, a écrit de la nature que jamais elle « n’abstrait ni ne compose ». La nature ne compose pas? Il n’a donc jamais regardé les nuages! Et les plantes, et les rochers, et la figure humaine, et tout! La vérité est que si la nature ne nous apprenait pas à composer, nous en serions encore à ignorer la composition, et que notre composition à nous, aussi doués, aussi savants que nous puissions être, n’est jamais qu’un reflet de la sienne.

  Il n’est aucune maîtrise valable dont l’enseignement ne soit entièrement contenu dans la nature, où tout, par rapport à nous, chétifs et infimes insectes, est parfait.

  S’il en ait ainsi, pourquoi faire de l’art, dira-t-on, pourquoi se fatiguer, pourquoi chercher à se hausser à un niveau qu’on atteindra jamais? Cette objection est aussi absurde que si l’on disait : pourquoi chercher à s’améliorer puisqu’on sait qu’on n’atteindra jamais la perfection?

   On doit faire de l’art exactement comme on cherche à s’améliorer, c’est-à-dire à comprendre les grands choses, et non pour entrer en compétition avec la nature, avec Dieu.

  L’intérêt qu’offre, pour l’humanité, l’homme qui se rapproche par quelque côté des grands leçons de la nature, en l’occurrence l’artiste, n’est rien d’autre que l’intérêt qu’offre un pasteur dans son domaine. L’artiste n’est que le pasteur des arts. La joie qu’apporte son œuvre est celle que donne la confiance dans les connaissances d’un homme.

  Quand on aura compris cette sévère mais si féconde vérité, on saura qu’il n’est point de génies brillants qui puissent se dispenser de faire leurs dévotions à la grande Mère, rien qui puisse dispenser de travailler en tournant sans cesse nos regard vers elle.

                                                   L. G.

© 2008