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La « manière » doit rester à l’office
Par Léon Gard
(article paru en mars 1947 dans la revue Apollo)
Un certain nombre de très grands maîtres se sont exprimés dans leur art avec des moyens ordinaires. Rien n’est plus banal que la manière de Van Eyck, de Holbein, de Dürer, de Raphaël, de Léonard de Vinci, de Michel-Ange, de Titien, de Poussin, de Vermeer, de David, de Ingres, de Corot. Ces artistes se sont distingués non pas par la singularité de leur manière mais par le degré de perfection auquel ils l’ont amenée.
La préoccupation des artistes vraiment grands fut de faire oublier leur technique, afin que l’attention ne soit pas attirée par autre chose que l’effet cherché.
Sans doute, le désir de tirer grand parti de certains phénomènes, tels que la transparence des ombres, les oppositions de couleurs, la vibration de la lumière et de l’atmosphère entraîne une technique appropriée, variable selon que l’artiste s’intéresse plus ou moins intensément à l’un de ces problèmes. Pourtant, parmi les œuvres des artistes qui eurent une manière à eux, c’est-à-dire qu’ils avaient inventée à leur usage, les plus belles sont celles où l’on ne voit pas comment c’est fait. Aussi singulière que soit, lorsqu’on veut l’examiner attentivement, la technique de Rembrandt, elle ne saute pas aux yeux. Bien plus, elle garde, même à l’examen, un mystère qui incline certains à parler de miracle.
A la vérité, sauf le génie, qui est fait de sensibilité et d’acuité extraordinaires, il n’y a pas de miracle dans un chef-d’œuvre; il n’y a qu’un accord parfait entre la vision et la technique. Et le chef-d’œuvre vient précisément de ce que le moyen a disparu et que, seul, l’effet subsiste.
Les reliefs de pâte, la juxtaposition des couleurs, par exemple, ne se justifient que lorsqu’ils concourent à un effet déterminé et qu’ils le produisent pleinement : éclat, lumière, transparence. Holbein, Raphaël, Ingres, n’employaient pas les reliefs de pâte, ni la juxtaposition des couleurs : cela prouve qu’on peut atteindre les sommets de l’art sans les empâtements ni les touches divisées. Si l’on veut en faire usage, ce doit donc être dans des buts différents des leurs, mais encore faut-il atteindre ces buts, car il est ridicule de mettre en branle toutes les ressources de la technique pour obtenir un résultat moindre que ceux qui se sont servis d’un clavier réduit. Un pointillisme qui n’apporte pas plus d’atmosphère, un divisionnisme qui ne crée pas d’éclat, de transparence exceptionnels, des reliefs de pâte qui n’augmentent pas la vigueur des lumières ou des tons, en un mot, des moyens employés sans autre but que de faire connaître qu’un tel procède de telle manière, ne sont que du maniérisme, c’est-à-dire le signe le plus évident de la décadence de l’art.
Or, aujourd’hui, lorsqu’un artiste n’adopte pas une manière voyante, on n’hésite pas à la cataloguer comme dénué de personnalité. Pour les augures, la manière doit être voyante, éclaboussante, jusqu’à la gêne, l’irritation, la suffocation.
La plupart des critiques d’aujourd'hui ont besoin, pour qu’on attire leur attention, et pour qu’ils puissent donner un numéro d’ordre à un artiste, qu’on vienne hurler dans leurs oreilles, sinon ils n’entendent rien : ils ont complètement oublié que l’art est une affaire de nuances. Pour eux, la loi du juste dosage qui fait le chef-d’œuvre est lettre morte. Ils ne reconnaissent de mérite qu’à l’outrance, aux convulsions ou aux contorsions.
Les abus de cette façon de juger à contre-sens sont devenus tels, qu’il est nécessaire, urgent, aux yeux de beaucoup, de rompre avec cette habitude de remuer ciel et terre pour découvrir le plus maniéré et lui donner la palme de l’art. Non seulement le maniérisme est le contraire de l’art, mais encore il a l’inconvénient de fausser le jugement du public en tendant à lui faire croire que le maniérisme est l’art même. Constable l’avait bien discerné et disait que « si les maniéristes n’avaient jamais existés, la peinture aurait toujours été aisément comprise ».
La manière dont une œuvre d’art est exécutée n’a aucun intérêt sauf pour l’auteur, par le souci qu’il garde de sa perfection et du soin qu’il doit mettre à la dissimuler, ou encore pour un autre artiste curieux de savoir comment un confrère s’y est pris.
La manière doit rester à l’office : chassons-la du salon.

* Voir aussi : La personnalité est une tare
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