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L’Impressionnisme existe-t-il ?
Par Léon gard
Certes, on ne dira jamais trop qu’un peintre valable doit être d’instinct capable d’exécuter supérieurement n’importe quel morceau de nature, c’est-à-dire avec le maximum de force sans lourdeur ni brutalité, le maximum d’éclat sans stridence ni aigreur, le maximum de délicatesse sans mollesse ni fadeur, le maximum de sobriété sans pauvreté ni tristesse. On devrait le savoir une fois pour toutes et n’y plus revenir : ce sont des qualités qu’ont eues tous les maîtres sans exception.
Mais après l’énoncé des principes, il reste à indiquer les moyens de leur application, c’est-à-dire la technique. Nous voyons qu’il n’y a, en peinture, que trois moyens, outre les couleurs et les valeurs, d’augmenter l’intensité lumineuse : les glacis, les hachures et les empâtements. La façon d’user de ces trois moyens, selon que les peintres penchent vers l’effet précis ou vers l’effet d’atmosphère, est très exactement l’histoire de la peinture toute entière, puisqu’en peinture la technique qui exprime la grande luminosité et le phénomène de l’atmosphère exclut celle qui exprime la précision.
Les primitifs ont usé de glacis, et la plupart d’entre eux de hachures très serrées, procédés qui n’excluent pas la précision et le détail, auxquels ils étaient attachés. Les tableaux de Fra Angelico, par exemple, sont striés de hachures très fines qui disparaissent à très faibles distances. Pérugin, Boticelli sont peu empâtés mais hachurés minutieusement. Les fresquistes qui ne peuvent empâter, adoptent la hachure, mais l’apparition de la peinture à l’huile répand la méthode de l’empâtement. La petite hachure des primitifs disparaît : le glacis subsiste conjugué avec l’empâtement. Les Flamands, les Italiens empâtent, et après eux les écoles de tous les pays. Les anglais du XIX°, comme Reynolds et Constable, arrivent à des empâtements assez épais, déjà incompatible avec une grande précision. David, plus soucieux de détails, empâta assez peu, se retourna vers le glacis, ou plutôt le frottis, non seulement dans des esquisses, comme le portrait de Mme Récamier, mais aussi dans beaucoup de tableaux poussés, comme par exemple, le « Brutus ». Les Romantiques empâtent fougueusement avec Géricault et Delacroix : aussi sacrifient-ils le détail. Ingres, amoureux du détail, réagit contre ce débordement de brosse, réduit ses empâtements au minimum et emploie volontiers le glacis. Par contre, Courbet se reprit d’amour pour la pâte et peignit franchement au couteau à palette. Enfin, Claude Monet, Manet, Renoir, Sisley, Pissarro se passionnèrent à leur tour pour les empâtements, les hachures plus heurtées, les franches divisions de tons, procédés grâce auxquels ils créaient plus de vibrations lumineuses. Il s’ensuivit inévitablement des sacrifices plus ou moins grands du détail. Pourtant, le sacrifice de la précision en échange d’autres effets, par le groupe de peintres appelés — stupidement à la suite d’un persiflage — impressionnistes, par rapport à Courbet ou à Delacroix, est moindre que celui de Rembrandt ou de Frans Hals par rapport à Van Eick.
Il n’y a donc pas là une question de progrès ni de révolution, mais de choix entre le charme de la plus grande précision et le charme de la plus grande luminosité. Les peintres impertinemment baptisés Impressionnistes n’ont rien inventé ni révolutionné : ils n’ont fait qu’incliner davantage vers la partie luministe et atmosphérique de l’éternel problème de la peinture.
Très justement, Gustave Geffroy, dans son livre sur Claude Monet, observe que « ce que l’on a nommé impressionnisme » est « en réalité l’art de toujours qui n’a besoin ni de théorie ni de dénomination ».
A toutes les époques, en effet, les peintres se sont toujours préoccupée de faire chanter les couleurs. Ne voit-on pas dans le Ghirlandajo du Louvre représentant un vieillard en rouge avec un enfant, des […..] verdâtres près du rouge du vêtement ? N’est ce pas déjà là cette recherche des couleurs complémentaires qu’à en croire des écrivains superficiels les impressionnistes ont inaugurée ?
Ainsi, il n’y a ni révolutionnaires, ni Impressionnistes, il n’y a que des peintres de toujours, qui n’ont besoin ni de théories, ni de dénominations.

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