|
L’ECOLE DES BEAUX-ARTS
ou
Quand le pompier prend feu
Par Léon Gard
(article paru dans la revue Apollo en mars 1948)
Il y a une sorte de gens qui passent presque toute leur vie, ou du moins toute leur jeunesse, à l’Ecole des Beaux-Arts. Ce sont ce qu’on pourrait appeler les piliers de l’école, ceux qui font l’école ce qu’elle est, qui créent et entretiennent son atmosphère, qui sont gardiens héroïques de ses traditions, inspirateurs de monômes, chefs d’orchestre des vociférations variées qui constituent le répertoire. Malgré le côté débraillé qui, somme toute, n’est qu’un rite, il ne faudrait pas les supposer dénués d’esprit solide. On les retrouve assez souvent organisateurs de réjouissances dûment payantes, trésoriers, c’est-à-dire « massiers », et vous saurez pour votre gouverne que les massiers sont des personnages presque aussi considérables que les concierges, et que, sans eux, on ne peut songer à entreprendre quoi que ce soit. Il y a un massier par atelier, et un grand massier pour l ‘école et ce dernier s’attribue à peu près l’importance d’un secrétaire d’Etat.
Je ne voudrais pas faire de généralités ni froisser personne, mais la plupart de ces jeunes gens qui s’incrustent à l’école, qui y sont tout, comme certains sous-officiers au régiment qui ne pourraient rien être ailleurs, équivalent, sur le plan de l’art, à peu près au néant. A force de « remettre ça », ils arrivent quelquefois à décrocher un Prix Chenavard, ou même un second Prix de Rome qui couronne leur carrière de vieux galopin conscient et organisé, et l’on n’entend plus parler d’eux : leur vie est finie.
A l’époque de mes vingt ans, j’ai fréquenté cette école : c’est moi qui avais voulu y entrer, je le reconnais, mais je m’en suis vite mordu les doigts. A part quelques bonnes copies de statues, quelques bons moulages (notamment, le « Moïse » de Michel-Ange me ravissait), à part certaines copies d’après Raphaël, qui me faisait tout de même rêver bien qu’elles fussent de seconde main, à part le merveilleux « Romulus vainqueur d’Acron » d’Ingres, à part les modèles vivants que je regardais comme de passionnants instruments de travail, je puis dire qu’à aucun moment je n’ai aimé l’atmosphère que les vivants, professeurs et élèves, donnaient à cette école.
Pour le tapage et les bouffonneries, je les aurais appréciés à certains moments, car mes camarades ne manquaient pas de verve, et certains étaient spirituels, mais je ne les goûtais pas pendant les heures de travail que je ne conçois qu’en silence.
Quant aux professeurs, je suis convaincu qu’ils étaient des ignorants et qu’ils ne savaient pas les choses qu’ils étaient censés enseigner, si j’en juge par le cas de mon propre professeur* qui, pourtant, passait pour l’un des plus intelligents et des plus cultivés.
Ce digne homme déclarait péremptoirement qu’ « on ne doit pas mettre un jaune à côté d’un rouge ». A cet aphorisme absurde, il ajoutait que « d’ailleurs, on trouve rarement ces deux tons rapprochés dans la nature ». Je jure que j’ai entendu cela de mes oreilles, et mes camarades l’ont entendu également.
Il y avait aussi, à l’atelier, le petit bataillon de « fauves » excités par les théories modernes qui, à cette époque, étaient encore réprouvées par les professeurs, mais qui, précisément à cause de cela, passionnaient certaines « fortes » têtes, et donnaient lieu, entre élèves et patron, à des discussions animées, au cours desquelles celui-ci répliquait brillamment et avec l’autorité qui convenait, mais non sans une pointe d’indulgence pour les « révolutionnaires ». N’en avait-il pas été, lui aussi, dans sa jeunesse, avec son pointillisme pâle et circonspect d’homme qui veut prendre parti sans faire peur à personne ?
A l’heure qu’il est, l’école de la rue Bonaparte reste rigoureusement fidèle à ses traditions : agitée, tapageuse, débraillée, se donnant des airs de ruer dans les brancards, de chambarder l’autorité, mais en réalité ne détruisant que l’art que, personne, dans cette auguste enceinte, ne songe à défendre, ponctuant toutes ces secousses sismiques pour pucerons par le chant du « Pompier », le seul principe vraiment profond de ce conservatoire de médiocrités.
Aujourd'hui, en 1948, que les esprits attentifs ont fait justice des mômeries qui passaient, il y a quelque vingt ans, pour de l’art avancé, l’Ecole des Beaux-Arts découvre qu’il y a des gens stupides et retardataires, et se met courageusement à « défendre » Picasso, comme s’il n’avait pas assez de tous les appuis officiels, y compris celui du louche, international, richissime et ridicule Unesco. On voit bien que ces excellents jeunes gens, malgré leurs airs de tout casser, ont appris, comme de dociles perroquets, la leçon que les officiels nationaux et extra nationaux ont imposée à nos universités : toutes les arguties de ces messieurs ils n’en oublient pas une : allons, ce sont de braves petits écoliers.
Il est regrettable, pourtant, qu’entre deux leçons apprises par cœur, ils ne trouvent pas le moyen de placer une once de bon sens personnel. On comprend, certes, qu’à leur âge ils soient trop ingénus pour décider si, oui ou non, Picasso est un homme sincère ou un charlatan, et, en général, trop peu avancés dans le métier pour se rendre compte s’il a jamais très bien su dessiner. Mais ils pourraient tout au moins observer qu’à toutes les époques il y eut des artistes également grands qui se situaient à des pôles opposés, et qu’il faut être un peu obtus pour imaginer que l’art moderne est fatalement représenté par une seule tendance ou par des tendances issues d’icelle.
Si, à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris, on ne fournit aucune notion intelligible et valable de dessin ni de peinture, si l’on n’est pas capable d’enseigner l’histoire de l’art, largement, impartialement, logiquement, abstraction faite des interprétations fallacieuses de quelques messieurs fourvoyés à l’Education Nationale, il serait infiniment préférable, pour l’art français, pour l’art en un mot et aussi pour la trésorerie du pays, de la fermer purement et simplement.
Quant aux Prix de Rome, créé voilà trois cents ans par un roi de France, à une époque où, pour tous les artistes du monde, les chefs-d’œuvre de l’Italie étaient le point de mire, il n’a vraiment plus sa raison d’être dans notre IV° république, et surtout après David, Ingres, Delacroix, Courbet, Manet, Cézanne, Renoir, etc.
Le prix qu’il faudrait créer, ce serait plutôt une bourse de voyage qui permettrait à un jeune artiste d’aller admirer à l’étranger tous les chefs-d’œuvre d’artistes français que nos gouvernements y ont laissé fuir.

* Ernest Laurent (note de l'éditeur)
Voir aussi : Du rôle de l'école des Beaux-Arts, Il faut supprimer l'éducation artistique, Il faut décourager les Beaux-Arts.
|