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                Commentaires de Léon Gard

                 sur des œuvres de peintres

                         (notes écrites vers 1927-1930)

  Le portrait de La Femme à la toque et à la mandoline de Corot contient de belles choses. Il n’est pas, à mon avis, tout à fait réussi. Dans le bas, la masse de la jupe est sans intérêt. Quant à la tête, elle n’offre ni très grand caractère, ni très grand charme. Ce portrait rappelle Raphaël. Il est d’un beau mouvement. Ne vaut pas La Femme à la perle du Louvre.

                                 *

  L’Enfant au chien et au cabas de Manet contient à la fois belle harmonie, sensibilité fraîche, et maîtrise dans l’exécution large. L’expression de l’enfant est pleine de charme : chose assez rare chez Manet. La tête du chien est remarquable. Même facture heurtée que Le petit fifre de la collection Camondo. C’est un plus joli tableau que ce dernier.

                                  *

  La femme au chat sur font vert de Renoir. La grâce du chat est admirablement féline. Le bras, la main de la femme sont d’un modelé moelleux et vrai. Le dessin de la tête est faible.

                                                            *

  Delacroix dit dans son « Journal » que le peintre Gros, en voyant Dante et Virgile déclara que c’était du « Rubens châtié », hérésie qui peint d’un trait toute l’erreur prétentieuse des conceptions artistiques de l’après-Révolution. Vouloir améliorer Rubens dénote déjà la compréhension bornée de l’art. Voir dans le Dante et Virgile de Delacroix du Rubens amélioré, c’est l’application de la sottise. Le tableau de Delacroix annonce un grand talent qui débute, conventionnel encore, imprégné de littérature. L’oeuvre est habilement composée, correctement dessinée, et sauf le torse du damné dans l’eau, médiocrement peinte. Seul le tragique de la scène est du Delacroix caractérisé. Plus tard, Delacroix se rapprochera du flamand, mais on ne peut dire qu’il l’ait jamais châtié; il l’admirait trop pour que cette prétention lui vînt : Delacroix contrairement à Gros comprenait Rubens.

                                                            *

  La Source d’Ingres est inférieure comme peinture, comme composition, comme dessin, à l’Antiope du Corrège. Les deux tableaux sont voisins au Louvre; il est facile de les comparer. En peinture, rien n’est plus complexe que le problème de l’ombre. Pour que la partie ombrée ne cause pas la mort d’un tableau, c’est-à-dire en créant une zone inerte, il faut qu’elle soit lumineuse. Une ombre doit donner l’impression qu’elle peut changer de place et non pas ressembler à une tache figée : une ombre doit exprimer autant de vie qu’une lumière.

                                    *   

  Examiné au Louvre le plafond de Carolus-Duran (pseudonyme nigaud) : l’ai trouvé d’un style extrêmement médiocre, mais d’un ton supportable et d’un ensemble assez agréable.

                                                             *

  Examiné un certain nombre de plafonds de : Heim, Blondel, Meynier, Mauzaisse, etc. D’une laideur inconcevable dans un pareil lieu. En somme, lorsqu’on augure d’une œuvre moderne, en manière de gros éloge, qu’elle ira au Louvre, cela ne prouve pas qu’elle soit bonne, même si la prédiction se réalise.

                                                              *

  Regardé à nouveau L’Olympia de Manet. Décidément, c’est un tableau ravissant. Je comprends peu ceux qui se plaisent à répéter que cette petite Olympia est disgracieuse. Il est pourtant joli, ce jeune corps, qui n’a rien de flétri, quoiqu’on dise. La poitrine est charmante, le ventre magnifique, les jambes fines, les pieds mignons, les bras ne manquent pas d’élégance, les épaules sont peut-être un peu droite, mais ceci tient à la pose. Il y a seulement dans la plantation du cou, et dans le modelé du visage, quelque chose qui n’est pas très bien venu. Je trouve toujours que le fond est d’un noir un peu outré, ce qui donne au tableau un aspect découpé, mais l’harmonie qui règne dans tout cela est très mâle et très rare.

                                   *  

  Examiné La Mort de Sardanapale de Delacroix. Mouvement, puissance dramatique, coloris magnifique, exécution brillante. Des faiblesses et du factice. Manque de nature.

                                                             *

  Eugène Carrière (collection Moreau Nelaton). Impossible de s’expliquer cette suppression de la couleur et cet amortissement des valeurs comme vues à travers une gaze épaisse, sinon par l’intention d’éviter du travail. En réalité, Carrière, avec cette atmosphère incertaine, a cherché une expression poétique; tombant dans la confusion que l’on fait trop souvent entre poésie et rêverie, car la poésie dans son expression la plus haute veut la puissance, la plénitude et l’intensité. Carrière intrigue le regard par la diminution des moyens qu’il s’inflige. Je crois qu’on n'atteint pas la véritable beauté par ce chemin, mais beaucoup sont précisément séduits par la bizarrerie pour elle-même et prennent l’obscurité de Carrière pour le plus clair de son talent. On voit des nez tordus qui émergent du brouillard et l’on s’écrie : Ah! C’est un Carrière, et l’on croit comprendre quelque chose à la peinture. Carrière valait mieux que cela.

                                                           *

  Saint Vincent de Paul rachetant les galériens, de Bonnat. Je venais de regarder des tableaux du salon des Artistes français et la rétrospective Bonnat m’a fait l’effet d’une exposition de maître ! Mais ne plaisantons pas. Le tableau dont je parle, au premier aspect, semble réellement un bon tableau. Pourquoi ? Léon Bonnat n’avait pas ce qu’on appelle une « nature » de peintre; mais il était doué de grande facilité, il avait assez l’astuce de l’arrangement, et son exécution est toujours pleine de robustesse. Saint Vincent de Paul c’est aussi peu que possible du Bonnat, c’est-à-dire le Bonnat aux affreux fonds noirs hachurés (hachures qu’il a prises aux Impressionnistes sans les aimer). A l’époque de l’exécution de ce tableau, Bonnat paraît avoir pensé à Ribera. L’Œuvre regardée à distance évoque en tout cas le maître espagnol, par son énergie, ses valeurs sombres, son ensemble très composé; il se dégage même une certaine noblesse de la conception du sujet et de l’attitude de saint Vincent de Paul dont le geste rappelle celui du général vainqueur de la Reddition de Bredda de Vélasquez. A part cela, de près, comme morceau ce n’est jamais que du Bonnat, c’est-à-dire de la peinture de mauvaise qualité. En voyant ce tableau, on s’explique très bien le succès de son auteur : c’est bien arrangé, rempli de sentiment, c’est « calé », cela fait penser à un maître ancien, c’est vulgaire de qualité : condition excellente de réussite.

                                                  

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