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Cet article est paru en juin 1953 dans le bimensuel Apollo. Il reflète les querelles d'alors entre les peintres déformateurs de la réalité et les non-figuratifs purs, un épisode de l'ascension vers l'"Art contemporain" et le début d'une prise d'influence par le marché américain sur les tendances futures.
Art Abstrait
Par Léon Gard
S’il est une appellation confuse sujette à toutes les interprétations, c’est bien « Art abstrait ». D’une façon générale, tout art est abstrait en ce que dans toute œuvre d’art il est fait abstraction de quelque chose. Par exemple, un tableau fait abstraction du volume et du mouvement (lesquels sont plus ou moins évoqués par des artifices), tandis qu’une sculpture, qui a le volume, fait abstraction du mouvement et, généralement, de la couleur. Il est des tableaux où l’on fait abstraction des détails (que l’on se borne à suggérer), d’autres où l’on fait abstraction de l’atmosphère historique (les Primitifs, les « Noces de Cana » de Véronèse), d’autres où l’on en vient à faire plus ou moins abstraction de la vérité des formes pour les traduire en des allusions capricieuses et arbitraires de celles-ci, d’autres enfin où l’on se propose de créer des formes indépendantes de la nature.
Dans le vocabulaire actuel, qui n’est pas très correct, on appelle volontiers tableau abstrait celui qui n’offre pas du premier coup d’œil de ressemblance avec la réalité, même si, à bien y regarder, on y découvre des objets connus.
C’est pourquoi, parfois, lorsqu’on dit à un peintre que ses tableaux sont abstraits, il prend un air surpris et offensé, car selon lui, les objets réels restent suffisamment lisibles dans son œuvre, bien que les spectateurs ne fassent pas de différence entre les tableaux où la réalité est disloquée par les arabesques de l’interprétation, et ceux où elle est délibérément éliminée.
C’est à ce point précis que la controverse sur l’art moderne donne prise à un grave malentendu fortifié par l’emploi ambigü du mot « abstrait ». Alors que le public, et aussi des amateurs d’art fort distingués, mettent « dans le même sac », comme on dit vulgairement, déformateurs de la réalité et non figuratifs purs (non figuratif serait le vrai terme à employer au lieu d’abstrait), les artistes les plus déformateurs de la réalité se disent hautement figuratifs, et partent en guerre contre les non-figuratifs avec une violence d’autant plus grande que des intérêts pécuniaires sont en jeu : les collectionneurs vont-ils s’intéresser désormais aux non-figuratifs, et délaisser les autres les jugeant rétrogrades?
A vrai dire, les collectionneurs européens s’intéressent peu aux non-figuratifs : ils en sont plutôt, en général, au stade de déception à l’égard du mouvement moderne, et se retournent volontiers vers l’ancien. Mais, par contre, certains collectionneurs américains, naïfs, et voulant paraître en avance sur l’Europe, à l’égard de laquelle ils ont un complexe secret d’infériorité, se laissent facilement séduire par la propagande captieuse des marchands de peinture non-figurative, lesquels ne manquent pas de les exciter, et de leur faire croire qu’ils sont les pionniers de l’art. En outre, les collectionneurs américains ont plus d’argent que les autres, ils s’ennuient avec leur argent, et ce jeu vaniteux les divertit. C’est pourquoi les déformateurs, voire les plus outrés, c’est-à-dire ceux qui sont traités d’extravagants, de fumistes, et arbitrairement d’abstraits, par l’abus du terme, regardent à présent les non-figuratifs comme des ennemis dangereux qui les menacent de leur arracher le pain de la bouche.
Cette querelle de concurrence toute pécuniaire n’a donc rien à voir avec l’esthétique, et tout compte fait, déformateurs et non-figuratifs n’en restent pas moins incapables, les uns comme les autres, de définir leur position : il est aussi impossible aux uns de dire selon quelle loi ils déforment qu’aux autres de dire par quel critère ils remplacent la réalité.
En outre, si la position esthétique et plastique des déformateurs de la réalité et celle des non-figuratifs sont également obscures au départ, les non-figuratifs sont pourtant plus logiques dans l’application des arguments qu’ils invoquent, à défaut de règles véritables : si l’on admet, en effet, comme le prétendent à la fois déformateurs et non-figuratifs, que le respect de la nature est une tyrannie dont on doit se libérer si l’on veut faire œuvre personnelle, ceux qui la suppriment tout à fait se libèrent plus complètement que ceux qui en conservent quelque apparence.
Bref, les révolutionnaires d’hier, devenus les officiels d’aujourd'hui, on peur de voir leur prestige commercial détrôné par de plus révolutionnaires qu’eux.
Leur situation est la même que l’était celle, par exemple de Maurice Denis, qui, parvenu à la célébrité grâce à ses aphorismes révolutionnaires et son admiration bruyante et ostentatoire pour Cézanne et Gauguin, à son activité de théoricien du groupe « Nabi », finit néanmoins sur les bancs de l’institut, et là, se mit à lancer des foudres contre les jeunes peintres révolutionnaires en les accusant de dépasser la mesure, de tomber dans l’absurde, alors qu’en réalité ces jeunes peintres ne faisaient que poursuivre logiquement l’application de ses théories. Mais, au fond, le principal grief de Maurice Denis était la concurrence commerciale que la jeune école faisait surgir, et en effet, malgré sa célébrité et sa situation, les œuvres de Maurice Denis perdirent commercialement leur prestige au profit des jeunes révolutionnaires d’alors, qui s’appelaient Matisse, Rouault, Braque, Dufy, Picasso, etc.
C’est cette perte de prestige au profit des non-figuratifs que craignent aujourd’hui les mêmes Matisse, Braque, Rouault, Picasso, etc., devenus vieux et officiels.
Il est possible, bien sûr, qu’il entre un peu de contrition dans l’attitude de certains de ces artistes, si l’on en juge par leurs œuvres récentes où l’on observe un retour très net au figuratif, mais on aimerait que cette contrition ne prenne pas trop la forme d’une accusation à l’égard de ceux qui ne sont que leurs logiques continuateurs.
Résumons. On observe dans le monde un vaste mouvement de retour à l’art figuratif. Seuls, quelques collectionneurs américains, se piquant d’avant-garde, flirtent avec les non-figuratifs, tandis que les anciens artistes révolutionnaires, jadis contempteurs acharnés de la nature, reviennent au réalisme, et lancent l’anathème contre leurs enfants naturels, les non-figuratifs : je laisse au lecteur le soin de tirer des conclusions sur l’avenir des arts plastiques.

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