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                                             Introduction

  La spéculation sur les œuvres d’art qui a pris des proportions gigantesques depuis la réussite de quelques marchands de tableaux opportunistes de la fin du XIX° siècle et du début du XX° ayant profité de la révélation soudaine et tardive des impressionnistes après une période de vaches maigres, la publicité moderne exerçant une pression permanente et ignoble sur les esprits et servant de propagande au règne tyrannique de l‘argent, ont rendu suspecte à notre époque toute réussite pratique, toute notoriété d’un artiste ou d’un mouvement.

  Léon Gard a dénoncé très tôt les effets néfastes et destructeurs pour l’art de ce despote non-éclairé : l’argent, et de sa vile servante : la publicité.

  Nous proposons ici trois articles de Léon Gard parus dans le journal « Apollo » : La Célébrité est devenue un commerce, en juillet 1948, Les Animaux malades de la peste, en mars 1949, Richesse Spirituelle et Commerciale, en 1946, et La Verité sur l'Hôtel des Ventes, article inédit refusé par le journal Rivarol en 1974 (refus qui mit fin à la collaboration de Léon Gard à ce périodique).

                                            

             Les Animaux

               malades de la Peste

                                       Par Léon GARD

  Le monde actuel a quelque chose de profondément pourri : on voit cela à ce que le monde reconnaît lui-même l’état de pourriture ou il est, par les maux qui en résultent : on ne diverge que sur les causes, selon qu’on a intérêt à incriminer celui-ci ou celui-là, et on tombe ainsi dans l’injustice odieuse si vigoureusement peinte par la Fontaine, dans « Les animaux malades de la peste », qui consiste à accuser un innocent d’un mal qu’on a soi-même causé ou entretenu.

  Pourtant, quand on y a honnêtement réfléchi, il paraît clair qu’on se trouve en présence d’un retour plus violent que jamais au culte du « veau d’or », et qu’un de ces principaux agents actuels, sinon le principal, est la publicité, telle qu’on la pratique aujourd’hui, artificieuse et professionnelle.

  Si l’on considère bien, en effet, les ravages causés par la publicité, qui sont la mort ou l’agonie de tout ce qu’il y a de plus noble dans la société humaine, on est forcé de conclure qu’elle est une grande outre pleine d’un pus infect, que l’on déverse par tonnes sur la pauvre humanité, et qui représente la loi de l’argent.

  Au surplus, le fait que des gens de valeur et d’honnêtes gens par nature en soient arrivés à s’accommoder de la purulence de la publicité au point de la voir anodine, inoffensive, et même utile est le signe le plus certain de la profondeur du mal. Comme sur toutes les pires choses auxquelles on veut donner droit de cité, on répand sur la publicité -- publicité encore -- des raisonnements « omnibus » tendant à la justifier, ou du moins à la minimiser, comme par exemple, qu’elle est sans effet à l’égard des mauvais produits, ce qui est manifestement faux et lui enlèverait toute raison d’être : si la publicité ne servait pas à faire prendre pour bonnes des choses qui ne le sont pas, à quoi pourrait-elle bien servir, et pourquoi tous ces millions engloutis à son service? La vérité est que la publicité vous obligeant, le couteau sous la gorge, à dire qu’elle est innocente et bonne, ne se défend que par la force brutale et que tous ses arguments sont mauvais.

  Pourquoi, en effet, est-il devenu insuffisant de faire connaître une marchandise par une simple enseigne, ou un registre contenant les adresses des différents fabricants, marchands ou spécialistes, classés par catégories, sinon parce que les phares aveuglants de la publicité, ayant créé l’obscurité autour d’elle par l’apparition de son halo de lumière violente et artificielle, nul ne peut-être aperçu que par une surenchère de publicité que font les autres?

  Dans ces conditions, n’est-il pas inéluctable qu’un homme de grande valeur, mais sans argent et, par conséquent éliminé du halo publicitaire, n’a aucun moyen d’être distingué à une époque où l’on ne regarde que ce qui est placé dans ce halo ,

  Or, si l’on admet -- et il est impossible de ne pas l’admettre -- que le défaut de publicité peut faire qu’un grand talent reste dans l’ombre, on doit convenir que ce n’est pas la valeur qui décide des notoriétés d'aujourd'hui.

  En conséquence, il faut qu’on nous dise franchement si l’on veut que ce soit la valeur qui décide ou bien l’argent.

  Au reste, si l’on n’était pas suffisamment convaincu de l’abjection de la publicité par ses résultats, à savoir la réussite retentissante d’une foule de produits médiocres, tant du commerce, de l’industrie, de l’intelligence et des arts, on serait édifié par le caractère et le comportement de l’agent de publicité.

  Celui-ci, en effet, si vous lui confiez de la publicité, ne vous demande jamais de lui certifier que votre marchandise vaut quelque chose. Il s’en moque bien. Il se borne à vous proposer des prix relatifs à l’importance de la publicité que vous envisagez, et en conséquence vous incite à y consacrer le plus d’argent possible : la moralité de cet homme, c’est que plus vous lui donnez d’argent, plus il dira du bien de vous, seriez-vous le plus grand fripon. Si vous ne lui en donnez pas, il ne dira rien, seriez-vous le plus grand des hommes. Bien mieux, si votre ennemi le paie, il vous traînera dans la boue, et tout cela sera considéré comme de l’honnête commerce.

  Le cas de l’agent de publicité, homme d’affaires incapable d’émotion, suffirait à lui seul à faire juger du travail qu’il fait.

  Mais l’agent de publicité n’est que le comparse d’une monstrueuse entreprise qui prend plus d’ampleur chaque jour et ce qui a sans doute mis le comble à l’imposture de la publicité est l’envahissement du monde par la radio.

  Tout le monde tient pour certain qu’une opinion formée à la légère est mauvaise. Pourtant qu’est-ce que les opinions émises par la radio d’autre que des opinions toutes faites, intéressées, pour la justification desquelles on se soucie d’autant moins de fournir des renseignements, des preuves et des éclaircissement, et de laisser du temps pour y penser, que leur but est d’atteindre sans cesse toutes les parties du monde à la fois? Ne sont-elles pas ainsi le type le plus parfait de l’opinion formée à la légère, c’est-à-dire le type même de la plus mauvaise opinion qui soit au monde?

  La radio soumise à l’argent, est, comme lui, l’expression de la force brutale : le premier geste du conquérant moderne n’est-il pas de s’emparer des postes de radio, c’est-à-dire de s’introduire dans l’intimité de chacun, afin de lui signifier sa volonté, usant de discours, de concerts et de divertissements comme d’une huile pour assouplir la dureté de l’injonction?

  Mais le corollaire le plus saisissant de la corruption qu’est la publicité, sous quelque forme qu’elle se présente est, tout compte fait, la profusion des fausses valeurs qui font le monde tel qu’on le voit : chaotique, affreux, discordant, méchant.

  Combien de faux grands écrivains, de faux hommes d’état, de faux savants, de faux experts, de faux grands chanteurs, de faux grands acteurs? Dans des domaines qui ne sont pas proprement miens je ne citerai pas de noms, quoiqu’on sache bien que je dis vrai.

  Par contre, il est un domaine dont je me suis fait un devoir, ici, de rendre compte avec franchise, au risque parfois d’être brutal, celui de l’art : comment comprendre que, par exemple, un Rouault, répétant indéfiniment sa pauvre astuce d’un tableau ressemblant à un vitrail sale sans qu’il soit capable pour autant d’en faire un propre, mal dessiné parce que cela fait archaïque, qu’un Picasso singe rusé, peintre fade ou criard, dessinateur indigent et fallacieux, dont le cubisme est la moindre médiocrité, qu’un Braque plagiaire du singe, qu’un Raoul Dufy dessinateur nul et effronté, tout au plus apte à barioler des étoffes rustiques, soient parvenus à la notoriété qu’ils ont autrement que par les soins de la publicité corrompue du monde moderne?

  A l’époque de Raphaël, il n’y avait pas de publicité. Tant qu’on ne laissera pas les réputations s’établir d’elles-mêmes, sans rien forcer ni précipiter, sans prévenir ni violer l’opinion, sans payer pour avoir les lights dirigés sur soi et pour que les éteignoirs soient posés sur les voisins, nous serons toujours submergés et commandés par les faux talents, au milieu desquels les vrais, même connus, même célèbres, demeureront comme des anomalies suspectes d’authenticité.

 

       La Célébrité est devenue un commerce

                                                 Par Léon GARD

  « Le boniment fait partie du métier », dit un proverbe, lequel s’applique vraisemblablement à celui de charlatan, et le poète Henri Heine, ayant rappelé ce proverbe, lui adjoint cette conclusion insidieuse : « et la vie est un métier comme un autre », conclusion que nous rejetons brutalement puisqu’elle donne à entendre que la vie appartient légitimement au plus habile menteur.

  Du moins, ce cynisme indique t-il avec une clarté suffisante que certains esprits ne réprouvent pas le charlatanisme, l’admirent quand il est ingénieux, et vont non seulement jusqu’à prétendre que rien d’important ne se fait sans son concours, mais encore que tous les gens qui parviennent à une haute réputation dans le monde ne sont que des charlatans d’une espèce ou d’une autre. C’est encore Henri Heine, en effet, qui écrit : « est-il un homme considérable qui ne soit quelque peu charlatan? », ce qui est au delà du vrai, car aussi répandue que soit l’hypocrisie, faut-il pourtant qu’elle prenne ses modèles quelque part.

   Sans nous appesantir sur ce que vaut cet amoralisme sceptique qui présente l’escroc intelligent comme le type humain le moins méprisable, qui feint de ne voir dans l’honnêteté qu’une hypocrisie ou une sottise pour se dispenser de l’honorer et de s’y conformer, nous nous bornerons à constater qu’il est une sorte de gens qui considèrent le charlatanisme comme une attitude philosophiquement valable, sinon supérieure, et en conséquence nous serions des observateurs fautifs d’ignorer la pratique du charlatanisme méthodique dans le monde.

  Certes « le boniment fait partie du métier », ce qui enseigne qu’il y des métiers où le boniment est essentiel et des métiers qui, dans leur principe, n’en comportent pas.

  Il s’ensuit qu’il existe dans l’humanité des groupements qui se proposent de servir la bonne foi, tandis que d’autres se proposent délibérément de servir la mauvaise.

  Voilà donc qui est bien tranché : les uns se proposent de ne pas tromper; les autres se proposent de tromper ceux qui ont choisi d’être sincères, et ils s’efforcent de faire en sorte que la bonne foi devienne comme une espèce de « talon d’Achille », le point vulnérable sur lequel ils frappent toujours.

  Pourtant, ceux qui ne veulent pas tromper ne veulent pas non plus qu’on les trompe, et lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils sont dupes ils entrent vigoureusement en lutte contre leurs dupeurs.

  En conséquence, il arrive que le public de bonne foi, mis en méfiance par certaines déconvenues, cesse de mordre au boniment, et c’est alors que le « métier » du charlatan connaît des périodes de marasme.

  Et il n’est pas douteux par exemple, que le boniment, principal moteur de la fabrication des célébrités factices, ne traverse actuellement une crise sérieuse. S’en remettra-t-il? Je n’en sais rien, et pour ma part, je souhaite ardemment qu’il succombe, bien que je n’ignore pas qu’il ait la vie dure.

  On a vraiment trop tiré sur la corde du boniment et elle laisse voir son usure. Après les manigances auxquelles on a assisté, les orchestrations de presse, les articles, soit dithyrambiques ou injurieux mais payés, les uns comme les autres, les polémiques concertées, les scandales systématiques, les conférences trop spectaculaires, les éditions trop luxueuses, les favoritismes indécents, les proscriptions iniques, les intrigues politiques, etc., pour aboutir visiblement à une tentative de « boom » de la marchandise, il faut avouer que tout homme célèbre, de quelque bord qu’il soit, est devenu tant soit peu suspect, car on est toujours en droit de se demander de quelle proportion d’enflure est faite sa renommée.

  Très longtemps, on a cru de confiance -- et c’est ce qui a rendu l’astuce possible -- qu’une personne ne peut devenir célèbre que s’il y a en elle quelque mérite au-dessus du commun. Cette opinion, à peu près fondée du temps où la technique généralisée de la publicité n’existait pas, est devenue tout à fait erronée, aujourd’hui que la sélection spontanée dans un travail par la capacité à exécuter ce travail est remplacée par le procédé qui consiste à faire croire à l’existence d’un talent en répétant le plus grand nombre de fois possible que ce talent existe. Depuis qu’on s’est avisé qu’on pouvait suggérer à la foule que Untel a du génie en lançant dans le monde à coup de millions le nom de Untel, il n’y a plus de raison pour qu’on se soucie de dire vrai pour être cru, puisqu’on a trouvé le moyen d’être cru sans dire vrai.

  Jadis, le phénomène de la célébrité se décomposait en deux temps : 1° avoir du talent; 2° grâce à ce talent, devenir célèbre. Aujourd'hui, il y a toujours deux temps, mais l’ordre en est inverse : 1° se rendre célèbre par un boniment quelconque, mais bruyant et largement diffusé ; 2° grâce à ce boniment massivement répandu, passer pour avoir du talent.

  Malheureusement, les charlatans ayant trouvé le moyen de fabriquer les célébrités en ont abusé et les ont fabriqué en série. De là inflation des gens célèbres, c’est-à-dire couverture-or (ou couverture-génie) insuffisante, de là ébranlement de la confiance et enfin dévalorisation de la valeur-célébrité.

  Je vois donc poindre le jour, je le répète, où il suffira qu’un nom soit célèbre pour qu’on le considère d’abord avec méfiance et réticence. Et je ne fais point là un paradoxe. C’est en réalité de notre temps que la célébrité aura connu son plus grand prestige car, jadis, lorsqu’une personne de famille distinguée se mettait à faire de la littérature, par exemple, ou bien elle ne signait pas (La Rochefoucauld publia ses maximes en les signant « trois étoiles »), ou bien elle utilisait un nom d’emprunt, ce qui indique suffisamment qu’il n’était pas tellement apprécié par les gens de qualité d’avoir son nom rabâché à tous les échos.

  Aujourd’hui cette marque de bon goût est lettre morte pour la plupart; on se grise de la moindre apparence de célébrité, et les plus petits noms se rengorgent d’une renommée qu’ils croient grande, sans voir le côté vulgaire de cette conception futile, vaniteuse et fausse de la célébrité qui répugnait à nos aïeux les mieux doués.

  Aussi, cette dévalorisation salubre de la célébrité aura encore pour avantage de dégager les célébrités justifiées de la tourbe des célébrités artificielles avec lesquelles, par la force des choses, elles sont entremêlées : la société ne peut qu’y gagner considérablement car rien n’est plus bienfaisant pour une société que the right man in the right place. De même que rien n’est plus désastreux qu’une société où des hommes légitimement célèbres sont souvent honteux de leurs confrères en célébrité, et où des hommes de valeur sont trop tentés de rester inactifs, dans le sens social du mot.

  Et puis, n’est-il pas fatal que la parole du divin Socrate se vérifie de siècle en siècle : « Ils ne connaissent pas ce que l’on doit, moins que tout, ne pas connaître : la peine réservée à l’injustice », c’est-à-dire le dégonflement de leur habileté même, de ces gens qui se croient suprêmement habiles, qui, lorsque leurs ruses seront déjouées, feront alors, comme le dit encore Socrate «  l’effet de ne pas valoir du tout mieux que des enfants »?

                                             

 

      Richesse Spirituelle et Commerciale

                       Par Léon Gard

 Aimer un tableau relativement à la somme de monnaie qu’il représente, ce n’est pas aimer la peinture, car si le prix s’effondre, l’amour pour le tableau disparaîtra en même temps que sa valeur vénale. La vraie cote d’un tableau, c’est le plaisir qu’il vous donne : celui qui aime vraiment la peinture paiera toujours le prix juste, car il le jugera par son plaisir et son plaisir -- qui est en même temps le plaisir de plusieurs personnes de goût -- est la vraie monnaie internationale.

 Tout cela est bel et bon, répliqueront certains « réalistes », mais, qui doute d’être un grand connaisseur ? Et en pratique malheureusement, si nous achetions les tableaux que nous aimons, ce serait très souvent ceux qui n’ont aucune chance de nous enrichir. Par contre, n’a-t-on pas vu des spéculateurs, c’est-à-dire des gens n’éprouvant pas un amour très pur pour la peinture, réaliser des gains énormes sur l’achat et la vente des tableaux ? Dès lors, peu nous chaut que les tableaux soient bon ou mauvais dans la postérité. Peu importe que nous les aimions ou que nous ne les aimions pas ! L’essentiel n’est-il pas d’avoir une méthode permettant de prévoir les hausses et les baisses afin d’acheter et de vendre en temps opportun ?

 Achète-t-on des tableaux pour s’enrichir ? Répliquerons-nous. Certes, pour s’enrichir, mais de quelle façon : est-ce pour enrichir notre esprit ou pour enrichir notre bourse ? Il est bien évident que c’est pour enrichir notre esprit, sans quoi si l’on voulait uniquement enrichir sa bourse on achèterait de la terre des immeubles de rapport, des métaux précieux, des pierreries, tout ce que qu’on voudra, sauf des tableaux, lesquels ont toute apparence de n’avoir de valeur que par le travail d’esprit qu’ils représentent. Si les tableaux arrivent, en fin de compte, à enrichir la bourse; c’est parce que, dans la pratique, ils se présentent comme des objets que l’on achète et que l’on vend, c’est-à-dire comme des marchandises, et que toute marchandise est susceptible d’enrichir la bourse de son vendeur. Il est donc clair que si les tableaux n’étaient pas, par essence, destinés à enrichir l’esprit, ils ne pourraient devenir des marchandises propres à enrichir la bourse.

 L’avocat du spéculateur dira: n’a-t-on pas, par des procédés publicitaires, « lancé » des tableaux qui furent achetés par une foule de gens dont aucun n’aimait ces tableaux, mais qui les considéraient uniquement comme objets de spéculation. Ceci est vrai, mais si les tableaux ont pu devenir, dans les mains des spéculateurs, des objets de gain monétaire, est-ce parce que les tableaux avaient cessé, d’une façon générale, d’être considérés comme des richesses spirituelles, ou bien est-ce parce que les spéculateurs, ne les considérant point eux-mêmes comme richesses spirituelles, s’efforçaient cependant de les faire passer pour telles aux yeux du public ?

 L’on peut, répondra le sophiste, spéculer sur n’importe quoi : sur des timbres-postes, des boîtes d’allumettes, des boutons de culotte, des coquillages, autant d’objets dénués de valeur propre : on spécule donc sur un tableau, comme on spécule sur n’importe quel objet : c’est donc la spéculation qui donne au tableau sa valeur et non le tableau qui donne sa valeur à la spéculation.

 Mais, remarquerons-nous, pourquoi spécule-t-on sur tel timbre-poste plutôt que sur tel autre timbre-poste ? Le sophiste est forcé de répondre qu’on spécule sur tel timbre-poste plutôt que sur n’importe quel autre parce que ce timbre est en petite quantité de son espèce, de même pour la boîte d’allumettes, le bouton de culotte, etc. Or, est-ce aussi parce qu’un tableau n’existe qu’en petite quantité de son espèce qu’on spécule avec ? Il faut reconnaître que non, car il existe des tableaux très peu nombreux de leur espèce et qui, pourtant, ne sont nullement recherchés. C’est donc pour un autre motif que les tableaux sont recherchés de telle sorte qu’ils puissent devenir des objets de spéculation. Et si ce n’est pas parce qu’ils sont des produits supérieurs de l’esprit qu’ils sont recherchés, pour quelle raison cela pourrait-il être ? Le sophiste spéculateur devra convenir que cela ne peut être pour aucune autre raison. Or, lorsque des tableaux qui, n’étant pas des produits de l’esprit authentiquement supérieurs, ont néanmoins réussi dans des opérations spéculatives, il est hors de doute qu’il n’a pas suffi pour cela de l’existence de quelques spéculateurs cyniques, mais qu’il a encore fallu que ces spéculateurs supposent la participation d’acheteurs crédules, au moins dans la croyance que certains acheteurs croiraient à la richesse spirituelle de ces tableaux.

 Il est donc bien établi d’une façon irréfutable que premièrement, un tableau ne peut devenir une richesse monétaire que s’il est d’abord une richesse spirituelle, et que deuxièmement , s’il passe quelquefois pour une richesse monétaire sans être pourtant une richesse spirituelle véritable, ce n’est que dans la mesure où, grâce à la publicité fallacieuse des spéculateurs, il arrive à être supposé tel.

 J’en conclu que, le jour où le temps et la réflexion ont permis de discerner que les tableaux qui étaient devenus richesses monétaires parce qu’on les supposait être des richesses spirituelles, ne sont pas en réalité des richesses spirituelles, leur valeur monétaire se trouve détruite tout-à-coup.

 Or, la question est finalement de savoir si ce que le commerce a gagné d’un côté pendant un moment par ces opérations frauduleuses, il ne le perd pas de l’autre, car un abus de confiance découvert provoque une crise de méfiance paralysante, ruineuse. Il faut même se demander si le commerce ne perd pas dans l’ensemble plus d’argent dans ce régime chaud et froid que dans un régime tempéré où l’on vendrait moins de tableaux, mais bons? Pour moi, cela ne fait aucun doute. Ceux qui se sont habitués à gagner beaucoup d’argent par des méthodes trop faciles et peu loyales, se sont d’ordinaire habitués a en dépenser beaucoup et lorsque vient la baisse, ils se trouvent d’abord dépourvus et ensuite sont devenus des acheteurs faibles pour le commerce en général. Enfin, n’oublions pas que les spéculateurs ayant réalisé de gros bénéfices sur ces tableaux ont simplement réussi par hasard dans certaines opérations, comme on gagne à la loterie ou aux courses; c’est-à-dire qu’on ne gagne pas à coup sûr, et qu’on risque de perdre demain ce qu’on a gagné aujourd'hui.

 Peut-être qu’en désespoir de cause l’on me fera cette dernière objection : mais enfin, qui vous permet d’affirmer qu’il y a eu des spéculateurs sur les tableaux assez effrontés pour n’être aucunement convaincus du mérite de leur marchandise, mais néanmoins résolus à la vendre aussi cher que la marchandise de la plus belle qualité. Vous les faites parler, cela est facile, mais ces aveux que vous mettez dans leur bouche, selon lesquels un tableau n’est pas pour eux une richesse spirituelle mais un objet de spéculation, ces aveux, les ont-ils réellement faits ? Pourquoi n’auraient-ils pas, après tout agi de bonne foi ? Quelles sont vos preuves ?

 Hélas, ceux qui auraient le plus d’intérêt à garder le silence ne savent pas, la plupart du temps, par une vanité assez naïve, résister à l’envie de se raconter. Même lorsqu’ils se flattent, il leur est difficile, à ce moment de passer pour autres que ce qu’ils sont : leurs aveux sont d’autant plus éloquents qu’ils sont involontaires.

 Ambroise Vollard, dans ses « souvenirs d’un marchand de tableaux », dont la substance, faite de bons mots et d’anecdotes, constitue un livre médiocre au demeurant, ne parle que de gens préoccupés d’acheter au bon moment des tableaux appelés à « monter ». Tous ne sont pas des acquisitions heureuses, soit affaire de chance, soit affaire de flair, mais tous, sauf quelques grands artistes, comme Pissaro, Cézanne, Renoir, Degas soucieux de résoudre des problèmes artistiques et non financiers, apparaissent atteints du désir de gain. Un bourgeois qu’il voyait toujours rôder dans les galeries de la rue Laffitte lui avoua qu’il venait là pour tâcher de dépister les tableaux les plus susceptibles de « monter » afin, en achetant l’un d’eux, de constituer une dot pour sa fille qui venait de naître. Il n’oublie pas non plus de nous faire savoir que Gustave Geffroy vendit tous ses Cézanne jusqu’à son propre portrait, enfin que la veuve de Manet et le frère de celle-ci vendaient les quelques tableaux qui leur restaient de l’atelier d’Edouard Manet avec des procédés qui ne sont à l’éloge ni de leur discernement artistique ni de leur délicatesse. Ces observations aiguës et sarcastiques sur la vénalité générale ont évidemment pour but de nous montrer que les marchands ne sont pas les seuls cupides et que la comparaison avec certains particuliers leur est favorable. Il a soin, quant à lui, de se peindre comme un marchand qui avoue de l’être, honnêtement, régulièrement, mais supérieur aux autres par son flair artistique. Ce dernier point est du reste contestable : si Vollard eut beaucoup de chance en rencontrant Pissaro, Renoir, Degas, Cézanne, et aussi en bénéficiant, par la même occasion, de leurs conseils, il fit cependant des acquisitions stériles infiniment plus nombreuses que les autres. Vollard malgré le rôle éclatant qu’il veut se donner était d’une insensibilité en art que ses « bons mots » n’arrivent pas à dissimuler, mais homme d’affaires habile, sachant se faire des amis de gens susceptibles de le renseigner sur la qualité de la matière première avec laquelle il travaillait. Il faut aussi lui reconnaître d’être spirituel. Mais il est, de plu, l’homme qui ouvrit en France une ère de spéculation abominable. Il l’avoue étourdiment dans cette phrase où il évoque ses débuts : « on n’était pas encore à l’époque où une toile vendue à Paris était rachetée à Berlin, revendue à New-York et revenait à Paris et tout cela dans l’espace de quelques semaines ». Or qui, sinon lui avec quelques autres, apporta ces nouvelles méthodes ?

 C’est entre 1914 et 1929 qu’il y eut cette période de prétendue prospérité, mais dont le caractère factice se manifesta par un écroulement final, et aussi par un immense désarroi dans l’orientation artistique.

 Berthe Weill, une célèbre marchande de tableaux de cette « belle » époque, publia, elle aussi, en 1932, un livre de souvenirs (c’est une épidémie) intitulé : « Pan ! Dans l’œil ! », où elle examine les causes de la débâcle : « ce qui a créé la crise actuelle dans la peinture c’est le manque de confiance, c’est le troubles que les ventes fictives à l’hôtel Drouot ont suscité, c’est, pour les agioteurs, la spéculation intensive qui, n’agissant plus, aucun intérêt dès lors ne les soutient » (sic). L’opinion de cette marchande expérimentée dit bien ce qu’elle veut dire, à savoir qu’elle ne mâche pas qu’il y eut des ventes fictives à l’hôtel Drouot. Il n’y a donc pas de doute possible qu’une foule de gens qui n’aimaient pas la peinture se sont depuis trente ans efforcés de s’enrichir en spéculant sur la vente des tableaux et que l’art, les artistes et le commerce des tableaux en ont beaucoup souffert.

 La morale de cette histoire est qu’il ne faut pas, comme on dit vulgairement, « lancer » les tableaux des peintres vivants, car par ce moyen, on obtient des prix forcés qui, ne correspondant pas à la qualité réelle de l’objet , jettent la confusion sur le marché de la peinture mettent en vogue des œuvres médiocres, faussent l’éducation du public à l’égard des œuvres d’art et préparent des paniques ruineuses. Les cours de l’hôtel ne sont guère sûrs que dans la mesure où ils s’établissent sur des tableaux qui, plus ou moins répartis dans les collections, n’ont pas à être lancés et, n’existant plus à l’état de stock entre les mains des marchands ne peuvent pas faire l’objet de spéculations outrées. Les tableaux anciens, en effet, ne paraissent, en général, à la salle des ventes que pour des motifs normaux, par exemple : successions, revers de fortune, nécessité de réaliser immédiatement de l’argent, et non par esprit de spéculation. Les prix qu’ils font correspondent donc, sauf certains obstinations ridicules à une évaluation spontanée des amateurs présents à la vente.

 Ainsi, gardons toujours une petite méfiance à l’égard des tableaux d’artistes vivants qui reparaissent constamment à l’hôtel, car c’est la preuve que leurs possesseurs ne tiennent pas tellement à les voir sur leurs murs.

 Et laissons les peintres vivants prendre leur place tout naturellement, c’est-à-dire par le plaisir que l’on a à posséder leurs œuvres.

                                               

 

              La légende de l’hôtel des Ventes

                                          Par Léon Gard

  En réalité, dégagé de toute littérature, l’Hôtel des Ventes, propriété des commissaires-priseurs, construit en 1852, est une maison de commerce où les spéculateurs tiennent leurs assises. Certes, comme on y vend aux enchères, parmi beaucoup d’objets, des œuvres d’art, la méconnaissance artistique, unie à l’âpreté au gain du spéculateur, pousse souvent celui-ci à l’imprudence : La Fontaine dit qu’ « on hasarde de perdre en voulant trop gagner ». S’il y a des mystifications, elles sont astucieusement ourdies et il est pratiquement impossible de prouver qu’elles sont ce qu’elles sont. Rien n’empêche un commissaire-priseur ou un expert d’exprimer son admiration pour telle ou telle œuvre. Il peut, à son gré, demander, au départ des enchères, un prix fort ou faible. Nul ne peut empêcher un "amateur" dans la salle d’acheter une pièce tel prix et de surenchérir sur son voisin; la spéculation se cache, parfois, sous ces apparences.

                 Les œuvres anciennes

  La valeur des œuvres anciennes est solidement établies. Leur prestige est affirmé de génération en génération. On a fait des examens attentifs, répétés, confirmés. Aussi, leur prix ne varie-t-il que momentanément au cours de certains bouleversements comme les révolutions . Le problème des prix ne se pose donc que d'une manière relative pour les objets anciens à l'Hôtel des Ventes.

                         Les oeuvres modernes

  Il en est tout autrement des oeuvres modernes. De nos jours, on a décrété que l'art est une énigme du point de vue absolu : cela va très loin dans tous les sens, y compris celui de la spéculation, car c'est dire que les oeuvres les plus laides, les plus absurdes peuvent être demain tenues pour les plus belles et les mieux équilibrées. Cette façon de voir, qui n'était pas valable à l'époque des artistes anciens, est fort contestable.

   La façon de juger les tableaux modernes favorise la spéculation

  Cette nouvelle règle de jugement des oeuvres d'art modernes permit à l'Hôtel des ventes de sacrer grand maître qui lui convenait et chef-d'oeuvre n'importe quoi, et prétendre, au contraire, qu'un chef-d'oeuvre est une croûte. En attendant la remise en question des valeurs pour la postérité, les cours de l'Hôtel des Ventes, seuls, tranchent la question, et faut-il rappeler le terrible mot de ce célèbre marchand de tableaux : "A du talent qui nous voulons"?

                       Les financiers amis des arts

  Revenons à l'époque bénie où Henri Lévy, décorateur des hôtels Rothschild, passait pour un Véronèse. Jacques-Emile Blanche (peintre et écrivain d'art de l'époque), dans son livre "Les arts plastiques", écrivait : "Où Meissonier trouverait-il de l'argent pour monter une telle affaire ?" (un nouveau salon). "Il en trouva plus qu'il n'en espérait. En effet, de grands amateurs de tableaux modernes, un Henri, par exemple, un Camondo, maints financiers et mécènes comme Lazare Weiler (où l'on voit que, pour les financiers-mécènes, le grand peintre moderne était le célèbre Meissonier) se chargèrent de la gestion de la nouvelle société".

         Les vedettes de l'Hôtel des Ventes en 1880

  Aussi invraisemblable que cela paraisse aujourd'hui, les auteurs modernes dont les oeuvres étaient les plus cotées à l'Hôtel des Ventes de 1880 avaient noms : Rosa Bonheur, Bouguereau, Meissonier, Cabanel, Gérôme, Léon Bonnat, Jean-Paul Laurens, Roybet, Detaille, Jules et Emile Breton, Muncaksy, henri Lévy, Tournier-Cuno, Adrien Demont, Tito Lessi, etc.

  Dans le même temps, les vrais grands peintres végétaient, se vendaient à des prix ridicules, si toutefois ils se vendaient : aucun marchand de tableaux, sauf Paul Durand-Ruel, tardivement, n'en voulait. Le plus célèbre critique d'art de l'époque, Albert Wolf, dans son livre "La Capitale de l'art", écrivait sur Manet, qu'il n'admirait d'ailleurs pas, ces lignes, après la mort de l'artiste, qui en disent long sur la détresse financière de Manet : "Manet ne vendait presque rien; il vivait sur son patrimoine qui diminuait toujours, et le peintre ne voyait pas sans de noires appréhensions sa vieillesse et l'avenir de sa famille". Et, plus loin : "il cachait sous une plaisanterie son amertume de ne pas être coté". Quand on voit les prix qu'atteignent aujourd'hui les tableaux de Manet dans le monde, il est permis de se poser certaines questions sur le rôle de l'Hôtel des Ventes.

          La spéculation sur les tableaux modernes

  Le grand marchand de tableaux du temps, Charles Sedelmeyer, voulut donner de l'éclat, dans une exposition qu'il organisa  en 1907, aux célébrités académiques qu'il avait achetées, espérant qu'elles "monteraient". Constatant qu'elles ne montaient pas et même qu'elles baissaient, les marchands et les spéculateurs, après avoir misé à fond sur elles, les abandonnèrent. Comme quoi, la plus habile spéculation ne peut rien contre la désuétude d'une mode. Jacques-Emile Blanche trace un tableau saisissant de cette débâcle en écrivant : "Les tableaux de Meissonier ont été couverts d'or. Meissonier a incarné le génie pictural de la France pour le monde entier; jusqu'au jour où, étant mort, les mêmes tableaux qui lui avaient rapporté des fortunes, passant aux enchères publiques, n'eurent plus d'amateurs. On n'avait jamais vu, croyons-nous, un pareil exemple  de chute verticale, comme on dit en langage de bourse, d'une valeur de tout repos."

                    Un connaisseur en spéculation

  Enfin, Maurice Rheims, certainement fort intelligent, est un ancien commissaire-priseur qui connaît la musique de la cotation artificielle. Il a écrit un article dont le titre assez cynique est plus révélateur, peut-être, qu'il n'aurait voulu : "Marchands, modes, spéculateurs déterminent le niveau des cours, mais la postérité remet tout en question". Il note froidement qu'un "Bonnat", un "Bouguereau" valaient, de 1890 à 1905, entre 80 000 et 100000 francs-or et qu'ils valent aujourd'hui la même chose en francs-papier. Il dit que leur prix n'a pas changé, et il ajoute, avec une ironie diabolique : "si l'on ne tient pas compte des dévaluations de la monnaie". A ses yeux, la spéculation est un bien en ce qu'elle stimule les sacro-saintes affaires et la tromperie lui échappe. Dans son long article qui en dit plus long encore, il avoue qu'il y a des cotes artificielles. Les raisons qu'il en donne sont subtiles et ingénieuses, mais l'important est qu'il reconnaît le fait. "Pendant quelques mois", dit-il, "la cote de Villon a été soutenue artificiellement. Il prétend qu'"un grand artiste inconnu" (mais où est le grand artiste? Est-ce Maurice Rheims qui le dira?) "peut avoir besoin de la cote artificielle". Ainsi, nous apprenons que des cotes artificielles sont établies : c'est ce que Maurice Rheims appelle "donner une impulsion arbitraire à la cote". il s'ensuit que des artistes auxquels les marchands supposent du talent ont une côte artificielle soutenue par les marchands ayant des stocks des oeuvres de ces artistes. Puisque c'est Maurice Rheims qui le dit, on ne saurait moins faire que de le croire.

                                       J'accuse

  j'accuse donc l'Hôtel des Ventes de fournir de fausses cotes pour l'avenir, en ce qui concerne les oeuvres modernes ou contemporaines, ainsi que les journeaux, périodiques, catalogues spécialisés, prétendant être des guides pour l'acheteur prévoyant, s'intitulant "cote officielle", et dont les cotes se basent sur celles de l'Hôtel des Ventes.

                                             

 

   Voir aussi : Abjection de la publicité

  

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